Le profit des armes

Les Canadiens qui croient que nous ne devrions pas être impliqués dans le conflit afghan sont maintenant majoritaires, et de loin. Ce n’est pas nouveau. L’appui populaire n’a cessé de s’effriter depuis l’envoi des troupes canadiennes en Afghanistan, selon le dernier sondage de la maison Ekos réalisé pour le compte du site Web du réseau anglais de la télévision d’État, CBC.

Les premières années, en 2002 et 2003, deux Canadiens sur trois appuyaient les motifs de la présence de l’armée canadienne en Afghanistan. Puis, la proportion des Canadiens favorables à la mission s’est maintenue autour de la barre des 40 % jusqu’en 2008. Mais c’est vraiment cette année que l’appui s’est affaissé. Et selon la firme Ekos, ce n’est pas un affaissement circonstanciel, mais bien un profond changement d’opinion.
Le dernier sondage indique que seulement un Canadien sur trois donne aujourd’hui son appui à la poursuite de la mission de combat. Au Canada atlantique à 53 %, l’opposition est la plus vive au pays, après celle du Québec à 73 %.
En fait, il n’y a que par l’affiliation politique où les positions respectives des électeurs canadiens sont vraiment départagées. Seulement le tiers des partisans conservateurs s’opposent à la présence canadienne en Afghanistan contre 58 % des libéraux, alors que 77 % des bloquistes et 72 % des néo-démocrates s’inscrivent comme des opposants.
Le sondage ne touche pas la question des investissements militaires annoncés récemment par le gouvernement Harper. Les 5 milliards $ additionnels que le gouvernement du Canada enfouit en équipement militaire semblent détonner par rapport à la volonté des Canadiens sur le rôle militaire du pays. L’investissement détonne aussi par rapport à l’échéancier prévu de la présence militaire en Afghanistan. Nos troupes doivent se retirer en 2011, et les premiers véhicules commandés, s’il n’y a pas de délais, arriveront en 2012…
Sur le plan des retombées économiques, les achats prévus de véhicules de combat blindés et ceux destinés au transport des troupes en zone de combat doivent être importants pour le Canada. «… cet investissement dans la défense crée des emplois, génère des retombées économiques dans l’industrie canadienne et maintient des emplois à long terme pour les Canadiens» en ces temps difficiles, affirme le ministre de la Défense nationale, Peter MacKay. Le ministre de l’Industrie, Tony Clement, affirme dans un communiqué que chaque dollar investi par le gouvernement doit générer une activité commerciale au Canada équivalente à la valeur du contrat.
L’annonce s’est faite à Gagetown, une base militaire importante servant à la formation des soldats pour l’ensemble du pays. Le ministre de la Défense nationale était accompagné par le député de Fredericton et ministre d’État pour l’Agence de promotion économique du Canada atlantique (APÉCA). Est-ce la présence de deux ministres de l’Atlantique annonce qu’une bonne partie des 5 milliards $ en retombées économiques au Canada seront concentrés au Canada atlantique? Peut-être, mais rien n’est certain sur ce plan. Rien ne garantit que le gouvernement trouvera un entrepreneur prêt à garantir une «activité commerciale au Canada pour une valeur équivalente à celle du contrat» tout en fournissant le matériel militaire convoité par l’armée canadienne.
Parions que les retombées économiques potentielles de cette modernisation des équipements militaires, le profit des armes, serviront d’appât électoral à partir de l’automne prochain. Avons-nous une chance? Ce serait être naïf de le croire.