Le signal d’une nouvelle ère

C’était quelques semaines après l’élection du gouvernement Graham que le groupe de la famille Irving avait annoncé qu’il explorait la possibilité de construire une seconde raffinerie à Saint-Jean. Plusieurs mois plus tard, Irving avait annoncé avoir trouvé un partenaire d’envergure pour le seconder dans le projet: BP, une société qui opère dans vingt cinq pays et qui contrôle des intérêts dans pas moins de 19 raffineries, un peu partout sur la planète.
Sur le plan économique, la construction d’une nouvelle raffinerie au Nouveau-Brunswick aurait généré des retombées très importantes pendant plusieurs années. Huit milliards de dollars injectés dans l’économie d’une province de la taille du Nouveau-Brunswick ne peuvent que gonfler substantiellement sa prospérité pendant quelques années.
Le projet de huit milliards produisait aussi un effet d’entrainement prodigieux pour la réalisation de l’ambition du premier ministre Graham de faire du Nouveau-Brunswick une plaque tournante de l’énergie en Amérique du Nord.
L’an dernier, à pareille date, le prix d’un litre de d’essence frisait le dollar et quarante sous. Si cette tendance s’était poursuivie, comme l’espéraient toutes les pétrolières, l’investissement dans une seconde raffinerie, à proximité de celle qui est déjà la plus importante au pays, semblait moins risqué. Mais ce n’était qu’un feu de paille.
Aujourd’hui, les pétrolières constatent que depuis 2006 la demande annuelle des produits pétroliers est en baisse, alors que, jusque là dans l’ère industrielle, la demande des produits pétroliers avait connu une hausse constante d’un ou deux pourcent par année. Selon les porte-parole du groupe Irving, ce déclin inattendu de la demande et l’augmentation des coûts des matériaux rendaient beaucoup moins attrayante la perspective de rentabiliser une nouvelle raffinerie.
Pour la première fois de l’ère industrielle, il semble que la baisse de la demande pour les produits pétroliers est le résultat d’un tournant réel vers l’ère de nouvelles sources énergétiques. Le pétrole qui règne sur le monde énergétique voit ses jours comptés : tout le monde, y compris le secteur automobile, travaille à réduire sa consommation, dans un premier temps, et à s’en passer dans une perspective à moyen terme.
Ce qui sera intéressant de suivre c’est le tournant que le groupe Irving compte faire. Sans préciser le domaine exact, il a évoqué son intention de s’orienter vers un « secteur plus vert » de l’énergie. Si quelqu’un a les moyens d’investir et de développer l’énergie verte au Nouveau-Brunswick, c’est bien le groupe Irving. S’il en a les moyens, en a-t-il l’intention? Ça reste à voir, parce que notre définition de l’énergie verte et celle d’un groupe pétrolier ne sont sans doute pas tout à fait les mêmes.
Actuellement, les chefs de file dans le secteur de l’énergie éolienne sont tous européens; même chose en ce qui concerne l’énergie solaire, un secteur où le Canada a pourtant mené la recherche et le développement, alors que c’est en Europe qu’on commercialise le plus rapidement et qu’on utilise à plus grande échelle la technologie canadienne. Mais le prix de l’énergie en Europe a toujours été plus élevé que chez nous, d’où l’intérêt et la possibilité de rentabiliser là-bas d’autres sources d’énergie.
En bout de ligne, les grands gagnants de l’annulation du projet de la deuxième raffinerie ce sont les poumons des citoyens de la grande région de Saint-Jean. Les problèmes de qualité de l’air déjà importants dans la région de la ville portuaire ne se seraient que détériorés davantage si la deuxième raffinerie avait vu le jour.