La fragilité du golfe

Le golfe du Saint-Laurent est l’un des écosystèmes marins les plus riches de la planète. Il n’est pas seulement riche en ressources halieutiques, étant donné la variété de poissons et de crustacés qui y vivent, mais son sous-sol marin abrite des ressources qui attirent depuis une décennie l’intérêt d’autres exploitants potentiels, notamment l’industrie gazière. 
Sur le plan des activités de pêche, l’exploitation de la morue, du sébaste (poisson rouge), du magnifique flétan, de la plie, du hareng, du crabe, de la crevette, du homard, du pétoncle et de combien d’autres espèces, a soutenu l’activité économique de centaines de communautés maritimes du Nouveau-Brunswick, du Québec, de l’Île-du-Prince-Édouard et de la côte Ouest de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. Les retombées économiques de cette activité humaine se comptent en centaines de millions de dollars, le nombre de personnes directement liées au monde de la pêche par dizaines de milliers.
Depuis le début de la colonisation du Canada jusque vers la fin du vingtième siècle, nous avons eu la naïveté de croire que les ressources du golfe du Saint-Laurent étaient si abondantes qu’elles étaient inépuisables. Même les scientifiques chargés d’en assurer la pérennité ont été pris au piège de l’optimisme débordant.
Déjà, vers la fin des années 1960, le poisson de fond avait donné des signes d’affaiblissement. Quinze ans plus tard, on estimait avoir reconstruit les stocks. Les contingents de morue attribués à la pêche ont augmenté jusqu’à
166 000 tonnes au milieu des années 1980 jusqu’au début des années 1990. En 1993, le ministère des Pêches et des Océans doit imposer un moratoire de la pêche de la morue dans le golfe, après en avoir imposé un l’année précédente pour la morue du Nord au large des côtes de Terre-Neuve. Par la suite, pratiquement tous les stocks de poisson de fond les plus exploités ont été assujettis soit à un moratoire ou à une diminution importante du total des prises admissibles.
Après avoir réalisé au milieu des années 1970 des débarquements qui avaient excédé 200 000 tonnes de hareng pour le sud du golfe, en 1983 le contingent tombe sous le seuil des 20 000 tonnes. Six ans plus tard, c’est au tour des stocks de crabe de s’effondrer.
À la fin des années 1990, pendant qu’on s’occupait à reconstruire les stocks de crabe dans le golfe, arrive l’industrie pétrolière et gazière intéressée par les ressources que pourrait abriter le sous-sol marin du golfe du Saint-Laurent. Elle demande aux autorités de procéder à des relevés sismiques qui permettraient d’évaluer l’importance des gisements de pétrole et de gaz dans le golfe du Saint-Laurent. Le procédé d’exploration est jugé trop risqué pour les stocks de crabe et de homard, particulièrement pour la composante juvénile de ces stocks. La zone d’exploration est considérablement réduite. Sous la pression des organisations de pêcheurs qui s’opposent pratiquement à l’unanimité aux relevés sismiques que veut entreprendre l’industrie pétrolière et gazière, l’exploration est frappée par un moratoire dans les zones du golfe où l’habitat marin abrite les principaux stocks de crabe, entre autres.
Dans la foulée de la frénésie des gouvernements provinciaux qui voient, tant au Québec que chez nous, un potentiel important de revenus en redevances sur l’extraction du gaz naturel, les gouvernements semblent être disposés à revoir leur décision d’interdire l’exploration, donc les relevés sismiques.
S’il y a 20 ans les relevés sismiques représentaient suffisamment de risques pour en interdire la pratique dans des zones sensibles abritant des ressources riches en crustacés, il est difficile de concevoir que les fondements du moratoire ne tiennent plus aujourd’hui. C’est pour cette raison que nous partageons les motifs de la Coalition du Saint-Laurent qui œuvre à empêcher la levée du moratoire. L’écosystème du Saint-Laurent est aussi fragile qu’il est riche. Les autorités gouvernementales devraient s’en souvenir.