La longue marche

Quand nous abordons la question du bilinguisme au Canada, nous avons l’impression de nous répéter, tellement le changement de mentalité prend du temps. Pour certains Canadiens, politiciens compris, le bilinguisme est, au mieux, un mal nécessaire, un accommodement concédé pour faire taire les militants des droits des francophones du pays. Dans ces cercles, le concept des peuples fondateurs, et de la reconnaissance des droits liés à cette réalité, n’est que cela, une idée. Pour les gens qui gravitent dans ces cercles, la dualité linguistique est promue par des radicaux.

Par un accommodement concédé, nous entendons l’offre des services du gouvernement fédéral dans notre langue, si nous osons le demander… Combien de silences exaspérés, entendus, avons-nous constaté depuis quarante-deux ans quand nous demandons d’être servis dans «l’autre langue officielle», le français. Tout serait donc plus simple, la majorité des contribuables du pays économiseraient des millions, si seulement, comme aux États-Unis, le Canada était un pays officiellement unilingue, un «melting pot» où tout le monde parle anglais tout en tolérant la diversité culturelle.
En fait, depuis cinq ans, selon la modification de la Loi sur les langues officielles du Canada, le gouvernement fédéral s’est engagé à «appuyer le développement des communautés de langue officielle en situation minoritaire et à promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne». Vous trouverez cette information sur le site web du Commissariat aux langues officielles. C’est essentiellement en quoi consiste la «Partie VII» de la Loi sur les langues officielles. En vertu de la Partie VII de la loi, les ministères fédéraux doivent prendre des «mesures positives». C’est une exigence de la loi, plutôt qu’un vœu pieux.
Pour rencontrer les exigences édictées dans la Partie VII de la Loi sur les langues officielles, le commissaire, Graham Fraser, recommande au premier ministre de doter le Conseil du Trésor des ressources nécessaires pour leur mise en application. C’est la raison pour laquelle il déplore le mode de diminution des dépenses du gouvernement fédéral. Les compressions sont incompatibles avec l’objectif de promouvoir et de renforcer «la vitalité des communautés de langue officielle» et surtout, d’assurer «le progrès vers l’égalité du français et de l’anglais dans la société canadienne», parce que pour y arriver, il faudrait augmenter le budget.
Or, dans son choix des juges à la Cour suprême du Canada, en nommant un juge unilingue anglophone, le premier ministre Harper a fait un pied de nez à l’objectif de faire progresser l’égalité du français et de l’anglais. S’il tenait à ce progrès, le premier ministre aurait nommé un juge bilingue. Ce faisant, il aurait reconnu le droit inhérent des francophones du pays à se faire entendre dans leur langue sans l’aide d’un interprète. Mais il a plutôt envoyé aux francophones du pays le message que l’égalité linguistique au pays n’appartient qu’au domaine du discours, pas à celui des actions du gouvernement. Et comme on le lisait hier, dans un entretien avec notre journaliste Philippe Murat, selon le président de l’Association des juristes d’expression française, Serge Rousselle, la nomination d’un juge unilingue pourrait contrevenir à l’article 19 de la Charte canadienne des droits et libertés. Nous endossons entièrement les remarques du commissaire aux langues officielles, Graham Fraser. Deux éléments nous laissent cependant croire que le gouvernement n’y donnera pas suite.
D’abord, le signal qu’a envoyé le premier ministre en nommant un juge unilingue à la Cour suprême. Ensuite, la volonté souvent répétée du gouvernement d’arriver à l’équilibre budgétaire n’indique pas le désir de doter de ressources additionnelles le Conseil du Trésor et Patrimoine canadien, pour donner un élan à l’appareil gouvernemental vers la reconnaissance et la promotion de l’égalité linguistique.
Ces constatations nous amènent à conclure que la marche sera longue avant que la dualité linguistique réelle au pays ne devienne une réalité. Nous ne demanderions pas mieux que le gouvernement nous fasse mentir.