Sous attaque

Il ne faut plus se conter des histoires. Le gouvernement de Stephen Harper mène bel et bien une attaque en règle contre le bilinguisme à Ottawa, n’hésitant plus à bafouer ses propres règlements et ses propres exigences pour faire reculer nos acquis, sinon nos droits.
Il est déjà loin le temps où M. Harper, alors à la tête d’un gouvernement minoritaire, commençait ses discours en français, à Montréal comme à Calgary, pour établir l’importance du bilinguisme dans le paysage socio-économique canadien. La chasse aux électeurs était ouverte. M. Harper a utilisé toutes les munitions, tous les appâts, et tous les leurres à sa disposition pour obtenir la majorité qui lui échappait. Il a réussi sans l’appui du Québec, qui ne s’est pas laissé prendre au piège. Les électeurs du Nouveau-Brunswick se sont laissé amadouer, y compris ceux de trois circonscriptions qui comptent une population acadienne. Ceux-là sont-ils fiers des agissements de leur gouvernement aujourd’hui?
Le mois d’octobre a été éprouvant pour ceux qui se préoccupent de l’état du bilinguisme. La série noire a débuté avec la nomination d’un juge unilingue anglophone à la Cour suprême, malgré les doléances de la communauté francophone. Le lendemain, le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, a levé le drapeau rouge face aux compressions budgétaires effectuées par Ottawa et de leurs impacts «disproportionnés» sur les francophones en situation minoritaire.
«Je ne prétends pas qu’on cible particulièrement les langues officielles ni qu’elles devraient faire exception à la règle, mais il y a un danger qu’elles soient indûment touchées», a-t-il affirmé. M. Fraser s’est abstenu de faire un procès d’intention au gouvernement dans ce dossier. Mais ses craintes sont réelles, puisqu’il recommande de modifier la loi pour mettre à l’abri les communautés francophones et «éviter qu’elles fassent les frais des compressions budgétaires à venir».
Déjà, plusieurs organismes acadiens sont soumis à un régime minceur. Leur budget a rétréci comme peau de chagrin. Ce n’est pas pour rien que la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) s’est dotée d’un Fonds de l’Avenir, qui renferme aujourd’hui 1 million $, pour assurer sa pérennité et que la Société nationale de l’Acadie (SNA) veut se doter de sa propre fondation pour s’autofinancer.
Ces regroupements de défense et de promotion contribuent à la vitalité de notre communauté linguistique. Transférer le fardeau de leur financement uniquement sur le dos des citoyens est un exercice périlleux, à moyen ou long terme. Et que penser de toutes ces associations, plus petites, qui reçoivent des miettes des gouvernements et qui n’ont pas les ressources nécessaires, ou les appuis, pour entreprendre une grande campagne de collecte de fonds. Leur avenir est précaire, au mieux.
Le gouvernement Harper a poursuivi dans la même veine, cette semaine, en nommant un unilingue anglophone au poste de vérificateur général du Canada. Ce qu’il y a de particulièrement désagréable dans la nomination de Michael Ferguson, c’est qu’il a été recruté dans notre cour. M. Ferguson est l’ancien vérificateur général du Nouveau-Brunswick et sous-ministre aux Finances. Comme de trop nombreux hauts fonctionnaires dans la seule province officiellement bilingue du Canada, il n’a pas jugé important d’apprendre le français. Sa nomination n’avait pas soulevé la tempête à Fredericton. Probablement parce que nous sommes abonnés à ce genre d’affront et que notre capacité d’indignation s’est effritée avec le temps. Mais il se peut aussi que nous sommes moins prompts à réagir parce que nous n’avons pas l’impression que les faux pas linguistiques commis à Fredericton s’inscrivent dans un mouvement idéologique. Tandis qu’à Ottawa, depuis le nouveau gouvernement majoritaire, le jupon du mépris et de l’indifférence dépasse.
Stephen Harper utilise pour se défendre le même argument que ceux qui s’affichent ouvertement contre le bilinguisme et les francophones en général dans la fonction publique: il faut choisir les personnes au mérite. Ce raisonnement est de la bouillie pour les chats. Quand on postule pour un poste important à Ottawa (comme à Fredericton), il faut s’attendre à ce que la capacité de parler les deux langues officielles soit une exigence de base. Les personnes les plus méritantes sont capables de parler les deux langues officielles du pays.