Les demi-vérités

L’Association canadienne des producteurs pétroliers (mieux connue par son acronyme anglais, CAPP) s’est mise en mode séduction durant une tournée des médias du pays. La mission est bien ciblée: rassurer la population sur la sécurité de l’exploitation du pétrole et du gaz naturel, y compris le gaz de schiste.

Dans ce que rapportait le journal hier, vous avez pu lire l’engagement du vice-président aux opérations de CAPP, Davis Pryce, à dévoiler les substances chimiques qui sont utilisées durant la fracturation. Il ajoutait que les puits artésiens adjacents aux opérations de fracturation seront testés avant et après les opérations, de manière à vérifier la qualité de l’eau.

Qu’est-ce qui garantit que l’eau potable ne sera pas polluée durant l’exploration et l’extraction du gaz de schiste? En fait, rien, et voici pourquoi.

Comme une nappe phréatique où l’eau est emprisonnée dans le sous-sol, le gaz de schiste se cache dans des formations rocheuses, et s’étend, comme l’eau, dans des couches rocheuses qui peuvent s’étendre horizontalement sur des kilomètres. Alors que les nappes phréatiques se retrouvent à quelques dizaines de mètres de la surface, les formations rocheuses où sont emprisonnés les gaz de schiste sont habituellement découvertes à des milliers de mètres de profondeur. C’est en forant pour trouver le gaz que l’exploration traverse des sources d’eau potable.

Pour percer la roche, on injecte de l’eau sous haute pression dans un tuyau de 10 à 15 cm de diamètre. Pour créer la pression nécessaire, qui peut être jusqu’à 10 000 lb par pouce carré (un pneu est gonflé à 30 lb par pouce carré), on doit utiliser des moteurs qui font jusqu’à
40 000 chevaux-vapeur. Deux problèmes avec cette méthode: la pression énorme exercée sur les joints de tuyaux et la quantité nécessaire de produits chimiques qui permet à l’eau de circuler plus rapidement dans ces tuyaux. À l’usage, si on se fie aux cas problèmes qui ont été rapportés, la pression exercée sur les joints fait céder ceux-ci, gruge le ciment d’encaissement et c’est à ce moment que des fuites se produisent et que l’eau potable est contaminée. Ce n’est qu’un exemple, parmi d’autres, des problèmes qu’éprouvent les exploitations du gaz de schiste.

Les gens de l’industrie nous expliquent le processus de la fracturation, mais omettent souvent de décrire la problématique liée à l’énorme pression utilisée pour fracturer la couche rocheuse, y compris le reflux des eaux chargées de produits chimiques.

Puis, il y a la liste des substances chimiques. C’est une chose de produire une liste des produits, c’en est une autre de définir les quantités importantes utilisées. En parlant d’un acide utilisé dans la fracturation, un porte-parole de l’industrie avait indiqué qu’il était utilisé dans la conservation des olives. C’est vrai. Quand on consulte l’information à propos de la quantité utilisée pour la préservation des olives, on lit qu’il s’agit d’un maximum d’un gramme par kilogramme, donc un millième. Dans la fracturation, le volume utilisé se mesure en tonnes, ce qu’omettent de préciser les porte-parole de l’industrie.

Comme le signale dans ses présentations le professeur Anthony Ingraffea, de l’Université Cornell, spécialiste de la question, quand on considère si oui ou non nous désirons exploiter le gaz de schiste, il s’agit de mesurer les risques que nous sommes prêts à prendre en retour des retombées socioéconomiques que nous pourrions en tirer.

Vous avez aussi lu dans le texte publié hier que l’industrie gazière attend de voir quel niveau de redevances exigera le gouvernement du Nouveau-Brunswick avant d’évaluer si l’exploitation du gaz de schiste sera rentable ici. C’est une façon d’exercer une pression subtile sur le gouvernement Alward pour que ces redevances soient le plus bas possible.

Dans tout ce dossier du gaz de schiste, l’absence d’une étude crédible sur les risques et les bénéfices de l’établissement de cette industrie fait cruellement défaut. Si le gouvernement dispose de cette étude, il ne l’a pas partagée avec le public. S’il ne l’a pas menée ou commandée, le gouvernement du Nouveau-Brunswick plonge dans l’aventure comme on plonge pour la première fois dans un lac, sans savoir si on ne se fracassera pas le crâne sur une roche cachée sous la surface de l’eau.