Le défenseur et les fossoyeurs

Certains auront de la difficulté à le croire, mais la Société Radio-Canada/CBC a un allié au Cabinet des ministres du gouvernement Harper: James Moore, le ministre de Patrimoine Canada et responsable du dossier de la télévision publique.

Durant le temps des Fêtes, le 30 décembre, le journal La Presse rapportait que tout au cours de l’automne, à maintes reprises, le ministre Moore a été pressé par des députés du caucus conservateur de comprimer énergiquement les budgets de la télévision publique. Plusieurs députés exigeaient que le budget de Radio-Canada soit amputé de 20 %, ce qui se traduirait par une compression de 220 millions $ par année. Selon le journal québécois, M. Moore aurait répondu aux détracteurs de Radio-Canada que celle-ci est une institution essentielle à l’unité du pays. Par conséquent, avait affirmé James Moore, Radio-Canada ne sera pas pénalisée davantage que le reste de l’appareil public fédéral: Radio-Canada collaborera (compressions de cinq ou dix pour cent), mais ne sera pas plus pénalisée que les autres institutions fédérales.

Le problème du ministre Moore, cependant, c’est que son patron, le premier ministre, partage davantage le point de vue des fossoyeurs de Radio-Canada que celui exprimé par le ministre du Patrimoine. Comme plusieurs membres de son parti et de son entourage immédiat, le chef conservateur considère que Radio-Canada est un nid de libéraux.

Rappelons que dans l’épisode qui avait opposé le Parti conservateur du Canada et Élections Canada, à propos de dépenses inadmissibles du parti durant la campagne électorale de 2006, les instances du parti n’avaient admis que le journaliste de CTV, Michael Duffy, à qui ils avaient exposé leur motif pour avoir recours aux tribunaux contre Élections Canada. On le considérait comme un allié, une considération qui lui a mérité un siège de sénateur au début de 2009. Le journaliste de CBC, Keith Boag, qui avait déjoué les jeux de cache-cache des organisateurs de la rencontre avec Duffy, s’était vu refuser l’accès à la rencontre. On accusait Boag d’être à la solde des libéraux, rapporte Lawrence Martin dans son livre, Harperland, The Politics of Control.

À la demande du ministre des Finances, les administrateurs de Radio-Canada/CBC doivent prévoir deux scénarios de compression des dépenses, l’un qui prévoit une baisse de cinq pour cent (50 millions $) de la contribution du gouvernement fédéral, et l’autre de dix pour cent (110 millions). Comme le rapportait La Presse Canadienne hier, les compressions de 171 millions du budget de Radio-Canada/CBC en 2009 s’étaient traduites par une perte de 800 emplois et de ventes d’actifs.

Tout indique que les compressions seront plutôt de l’ordre de dix pour cent. En ce sens, il est commode pour le défenseur de Radio-Canada/CBC, James Moore, qu’autant de ses collègues réclament une compression de vingt pour cent, quand ce n’est pas la privatisation complète de Radio-Canada. Même en infligeant une baisse de dix pour cent, on peut toujours prétendre avoir sauvé le réseau public.

Pour ceux qui ont les yeux rivés sur le paysage télévisuel et médiatique des États-Unis, il leur semble tout à fait logique qu’on exerce des pressions pour éliminer le financement public de Radio-Canada/CBC. Pourtant, il ne fait pas de doute que la plupart des politiciens fédéraux qui s’intéressent aux médias électroniques sont parfaitement conscients que le niveau de financement public d’un réseau de télévision et de radio est bien inférieur au Canada qu’il ne l’est dans la majorité des pays de l’Union européenne.

Dans le contexte des compressions envisagées, il serait tout indiqué pour Radio-Canada d’appuyer ses stations régionales, comme Radio-Canada Acadie. Dans les grandes métropoles, la majorité de la population est desservie par une multitude de postes aptes à être captés par antenne. Dans les régions rurales du pays, le choix est beaucoup plus limité, à moins d’être branché sur le câble ou la télévision satellitaire. Aussi, le service d’information de Radio-Canada est beaucoup plus complet que les autres services de télévision. L’Acadie du Nouveau-Brunswick en est un bon exemple.