Perdre l’Acadie

La publication des données du recensement aux cinq ans est toujours une belle occasion de s’arrêter et d’analyser l’état de nos communautés. Les chiffres, en effet, sont implacables. Une hausse de la population est synonyme de dynamisme et de croissance; une baisse est plutôt le signal d’un déclin qui va bien au-delà de la démographie.

Notons d’abord que le recensement 2011 nous a réservé quelques surprises. Après des années de stagnation, la population du Nouveau-Brunswick a augmenté de 2,9 %. C’est beaucoup plus bas que la moyenne nationale de 5,9 %, mais c’est tout de même une belle amélioration.

De même, de nombreuses villes acadiennes ont évité le pire, du moins pour l’instant. Dans plusieurs régions, le déclin a fait place à une légère hausse ou à une stagnation bien acceptée par les élus qui craignaient que la décroissance se poursuive.

Les plus petites communautés subissent toutefois un coup dur. On savait déjà qu’il y avait un exode des populations du Nord vers le Sud. Il est amplement documenté depuis des années. Les chiffres du recensement nous confirment désormais que les petites localités se vident au profit des villes centres.

Ce phénomène n’est pas unique au triangle d’or (Moncton-Dieppe, Saint-Jean et Fredericton), où se concentre la majeure partie de la croissance de la population. Pendant que des villes comme Tracadie-Sheila (une spectaculaire croissance de 10 % de sa population), Caraquet et Néguac grandissent, les villages qui les entourent voient leur population diminuer. À Saint-Léolin, village situé près de Caraquet, la baisse atteint même 33,4 %.

Le Nouveau-Brunswick change, et l’Acadie avec elle. Notre province s’urbanise, sa population est de plus en plus concentrée dans le Sud, et le mouvement semble vouloir s’accélérer. Il n’y a pas de mystère derrière ce phénomène. Les gens vivent là où l’économie est florissante.

Nous aurions tort de croire qu’il ne s’agit que de chiffres, et que ce phénomène est sans conséquence.

En fait, les conséquences, nous les vivons déjà. La refonte de la carte électorale verra des circonscriptions rurales et du Nord disparaître au profit des villes du Sud. Des petites écoles de village seront à nouveau menacées de fermeture. Les grands projets des régions les plus populeuses seront encore plus souvent privilégiés.

Et bien sûr, il y a toute la question de la langue. Le taux d’assimilation des francophones est plus élevé à Moncton qu’à Edmundston ou à Shippagan.

Dans une interview accordée à l’Acadie Nouvelle, l’expert en administration publique, Donald Savoie, pose le problème ainsi: «Si nous perdons le Nord, nous risquons de perdre l’Acadie».

Il explique que les gouvernements ont le devoir d’investir de façon concertée et prioritaire dans les régions rurales et du Nord pour freiner l’exode, par exemple en transférant des services gouvernementaux, comme le fédéral l’a fait à Shediac (Centre de pensions de la fonction publique) et à Miramichi (Centre d’enregistrement des armes à feu, Centre d’expertise de paie et de rémunération). Il croit, avec raison, qu’un fonds de relance de 200 millions $ n’empêchera pas l’inéluctable de se produire. D’autant plus que le phénomène n’est pas néo-brunswickois, mais canadien (et même mondial). Déjà, les chiffres révèlent que 35 % de la population du pays vit dans le giron des trois grandes villes (Toronto, Montréal et Vancouver).

Sommes-nous en train de «perdre l’Acadie», ou est-elle en train de se transformer? Bien malin qui peut répondre avec certitude à la question.

Les chiffres ne mentent pas: Dieppe est appelée à prendre une place encore plus grande. D’où l’importance pour la cité acadienne de continuer à offrir des services en français, de s’afficher dans la langue de Molière et de jouer un rôle actif dans la sauvegarde de notre langue et de notre culture. Accueillir les Acadiens du Nord lui confère une responsabilité particulière.