Le cirque du Parlement

Connaissez-vous Pierre Poutine, qui vit sur la rue Séparatiste à Joliette? Ce serait étonnant. Non seulement personne de ce nom n’habite Joliette, il n’y a pas de rue Séparatiste dans cette ville québécoise, au nord-est de Montréal. Selon le député néo-démocrate de Trois-Rivières, Robert Aubin, c’est le nom et l’adresse qu’une personne a donnés à Bell Canada en achetant des téléphones portables jetables, reliés à RackNine, une firme de télémarketing de l’Alberta retenue par le Parti conservateur. C’est ce que révèlent des documents déposés en cour à Edmonton en novembre par Allan Matthews, un enquêteur embauché par Élections Canada dans le dossier des appels trompeurs de la circonscription de Guelph, en Ontario.

L’enquête, qui implique aussi la GRC, porte sur des appels qui ont été effectués le 2 mai 2011; ils visaient à diriger les électeurs à une «nouvelle adresse» des bureaux de scrutin. L’adresse était fausse. Si cette tactique n’a pas fonctionné à Guelph, on rapporte qu’elle a été employée dans six circonscriptions, cinq en Ontario et une au Manitoba, toutes gagnées par des candidats du Parti conservateur du Canada par une faible majorité. Les partis d’opposition affirment que le stratagème a été employé dans 39 circonscriptions, une affirmation qui reste à être validée.

Ce n’est pas la première fois que le Parti conservateur a maille à partir avec Élections Canada. En 2006, Élections Canada avait décrété que le parti avait transgressé la Loi sur les dépenses électorales. Le parti, alléguant que ses dépenses étaient conformes à la loi, avait porté l’affaire devant les tribunaux, qui ont plutôt donné raison à Élections Canada.

Si en 2006 la transgression des règles sur les dépenses électorales touchait à des interprétations divergentes sur les dépenses et les méthodes de déboursement admissibles, les appels trompeurs sont de nature beaucoup plus grave, selon un ex-directeur général d’Élections Canada: les appels trompeurs ont privé ou interféré avec le droit de vote des citoyens.

Puis, il y a l’affaire Vikileaks, ce lien d’un réseau social qui a publié pendant plusieurs jours des informations détaillées sur le divorce du ministre de la Sécurité publique du Canada, Vic Toews, dont le ministère a préparé le projet de loi C-30. L’action se voulait une protestation contre le projet de loi. Si le projet devenait loi, il donnerait le droit aux corps policiers du pays d’obtenir des fournisseurs d’Internet les informations personnelles sur des internautes soupçonnés d’activités criminelles, sans mandat émis par un juge comme c’est le cas pour les écoutes électroniques de téléphones. Quand une enquête a déterminé que Vikileaks était la création d’un employé du Parti libéral du Canada à Ottawa, le chef par intérim, Bob Rae, a présenté ses excuses à la Chambre des communes, un moment très embarrassant pour le chef et la députation libérale. Le moment a aussi été embarrassant pour le ministre des Affaires étrangères, John Baird. Avant qu’on ne connaisse l’identité réelle de l’auteur de «Vikileaks», M. Baird avait accusé le Nouveau Parti démocratique d’en être la source. Il a dû, lui aussi, s’excuser des accusations sans fondement qu’il avait portées.

Naturellement, en répondant aux accusations des partis d’opposition sur les appels trompeurs, le premier ministre Harper et les autres porte-parole de son gouvernement ne manquent pas de rappeler les écarts de conduite du Parti libéral dans l’affaire «Vikileaks».

Cette chamaille entre deux partis qui jouent à l’attrape-nigaud et qui s’évertuent à défendre l’indéfendable exhibe à l’électorat canadien un portrait affligeant de l’état des affaires politiques nationales au Parlement. Le Nouveau Parti démocratique a raison de manifester sa profonde indignation.