Passion et fierté

La fièvre de Star Académie frappe fort en Acadie, particulièrement dans les régions du nord du Nouveau-Brunswick. Et c’est de bon coeur que les Acadiens appuient les leurs – Joannie, de Tracadie-Sheila, Jason, de Sainte-Anne-de-Madawaska, et Jean-Marc, de Val-d’Amour – dans leur quête pour suivre les traces de Wilfred Le Bouthillier, premier vainqueur de cette téléréalité.

Cette semaine, la folie s’est transportée à Tracadie-Sheila. La semaine prochaine, tant Sainte-Anne-de-Madawaska que Val-d’Amour seront à pied d’oeuvre pour mener leur candidat vers la grande finale de la populaire émission.

Dans tous les cas, des centaines, voire des milliers de personnes se rassembleront dans la fête et la bonne humeur, sous l’oeil des caméras des Productions J.

L’Acadie Nouvelle s’est penché à quelques reprises au cours des dernières années, et plus récemment au début de la semaine, sur cet amour immodéré que vouent les Acadiens à Star Académie. Plusieurs conclusions s’imposent.

D’abord, précisons que cette douce folie ne s’applique pas aux autres émissions du genre. Des Acadiens ont participé à Occupation Double, à So You Think You Can Dance Canada, à Cover Me Canada, et nous en oublions, sans jamais déplacer autant les foules. Par contre, tant Wilfred qu’Annie Blanchard, demi-finaliste à Star Académie en 2004, ont suscité les passions à des niveaux rarement vus.

Le mot «passion» est ici très important. Ce n’est pas un sens du devoir qui mène tous ces gens à se mobiliser. Les Acadiens sont des gens fiers. C’est ce qui les pousse, parfois, dans certaines circonstances, à agir pour appuyer l’objet de leur fierté. Et pas seulement quand un des nôtres participe à Star Académie.

En 1998, le Titan de Laval, de la Ligue de hockey junior majeur du Québec, déménage à Bathurst. L’équipe connaît rapidement du succès, obtient de grandes vedettes (notamment Roberto Luongo) dans des mégatransactions et devient favorite pour remporter les grands honneurs.

À l’aube des séries, des gens, anglophones comme francophones, ont campé jusqu’à trois jours à l’extérieur du Centre régional K.-C.-Irving pour obtenir des billets. Dans certains points de vente de la Péninsule acadienne, des partisans se sont levés au petit matin dans l’espoir d’acheter des billets. Les revendeurs faisaient des affaires d’or. Difficile à croire aujourd’hui, alors que l’équipe joue devant des gradins dégarnis.

Dans un autre registre, les Acadiens se réunissent chaque année, au 15 août, pour participer à des dizaines de tintamarres qui accueillent des centaines de personnes, et jusqu’à 15 000 ou 20 000 fêtards à Caraquet.

Notons aussi que certaines causes sociales poussent les Acadiens à sortir du confort de leur demeure. La bataille de l’hôpital de Caraquet a réuni à l’extérieur, malgré des froids parfois sibériens, des foules qui ont dépassé les 2000 personnes. Et la lutte contre la construction d’un incinérateur de la compagnie Bennett, à Belledune, a été menée avec succès grâce à la mobilisation pendant des mois de gens qui croyaient à leur cause.

Malheureusement, l’«effet Star Académie» ne se crée pas sur demande. Prenons l’exemple tout récent de la Ville de Dieppe, qui tente d’imposer un affichage commercial bilingue sur son territoire. Sans cet arrêté municipal, c’est en anglais que préfèrent afficher la majeure partie des entreprises, et ce, même si environ 80 % de la population de la ville est francophone.

Or, voilà que deux multinationales canadienne (Pattison Outdoor) et américaine (CBS Outdoor) tentent de nier aux Acadiens le droit d’imposer un affichage dans notre langue. Les deux géants affirment que l’arrêté municipal est inconstitutionnel, et que la Charte canadienne des droits et libertés leur donne le droit d’afficher en anglais, au mépris de la réglementation dieppoise.

Voilà une cause qui devrait normalement pousser l’Acadie à unir ses forces. C’est toutefois peu probable. La question de la langue ne rassemble plus comme autrefois, même si elle reste pourtant si importante.

Mais sait-on jamais? Qui sait si, le jour où ils sentiront réellement qu’on veut leur arracher un droit linguistique, les Acadiens se mobiliseront à nouveau pour défendre leur cause. Si les mouvements du type Sauvons Wilfred ou Sauvons Jason nous ont appris quelque chose, c’est que quand le vent de la passion se lève en Acadie, il est difficile à arrêter.