Le nom de la douleur

Rarement le nom d’un aréna aura soulevé autant de controverses et, surtout, rappelé de douloureux souvenirs à un si grand nombre de gens.

Cap-Pelé, petit village tranquille qui ne fait à peu près jamais les manchettes, et surtout connu pour ses boucanières et ses exportations de hareng fumé, fait soudainement parler de lui à travers le Nouveau-Brunswick.

Et pour cause: le conseil municipal a discrètement demandé à Élections NB d’organiser un référendum auprès des résidants du village afin de déterminer s’ils veulent changer le nom de l’aréna. Et quand l’aréna porte le nom d’un ancien curé, et qu’on se rappelle les nombreux scandales de pédophilie dans lesquels ont été impliqués des prêtres catholiques, tant au Nouveau-Brunswick qu’à travers le monde, il a été facile de deviner quel terrible secret se cachait derrière cette intention.

L’affaire a finalement éclaté au grand jour, pendant une réunion publique du conseil municipal de l’endroit, au début de la semaine. Le père Camille Léger aurait abusé sexuellement des dizaines d’enfants, pendant de nombreuses années.

Une parenthèse ici pour rappeler qu’aucune des allégations n’a été prouvée. Et il est peu probable qu’elles le soient un jour. Le père Léger est décédé il y a plus de 20 ans. Il n’est pas là pour se défendre, et il est improbable qu’une cour de justice se penche un jour sur le sérieux des accusations.

Pourtant, les langues se délient. Et surtout, les victimes présumées gagnent en crédibilité en affirmant qu’elles ne veulent pas poursuivre le diocèse ou obtenir de l’argent, mais gagner une paix d’esprit.

Cette demande est juste et raisonnable. Elle mérite notre appui et celui des autres résidants de Cap-Pelé. Et cela commence par changer le nom de l’Aréna Père-Camille-Léger et enlever la photo du défunt curé, laquelle est toujours bien en vue à l’intérieur de l’amphithéâtre.

En fait, l’organisation d’un référendum est superflue. Étant donné la gravité de la situation, le conseil et sa mairesse, Debbie Dodier, auraient dû agir sans attendre, avec leadership, et modifier immédiatement le nom de l’aréna. Toutefois, c’était peut-être un trop gros morceau pour les élus de ce village du Sud-Est, à un peu plus de deux mois des élections municipales.

Quant à la photo du père Léger, nous ne comprenons pas qu’elle trône toujours à l’aréna.

Par ailleurs, le référendum aura le mérite de crever l’abcès une fois pour toutes, en forçant la population à jeter un regard sur cette sombre page de son passé.

En effet, ce qui est le plus triste dans cette histoire, c’est que de nombreux citoyens semblaient au courant des sévices présumés que faisait subir le père Léger à de jeunes enfants qu’il rencontrait à travers le sport amateur et le mouvement scout. L’ancien maire Normand Vautour a raconté à l’Acadie Nouvelle qu’un de ses amis s’est suicidé après les agressions. Ses parents avaient refusé de le croire. «Ce n’était pas permis de dire des choses comme celles-là…»

Le conseiller Norbert Gaudet, qui dit avoir été lui-même une victime du père Léger, a déclaré: «Je n’ai pas assez de doigts pour compter le nombre de victimes.» Or, tous ceux qui savaient – ou qui ont subi – ont gardé leur langue pendant toutes ses années.

Ce n’est plus le cas. Et c’est une bonne chose.

Souhaitons que cette histoire pousse d’autres victimes, à Cap-Pelé, mais aussi ailleurs, à trouver le courage de parler et de dénoncer.

Un mot en terminant sur l’Église catholique. Ses représentants ont fait preuve de compassion depuis que les langues se sont déliées. Mais sa responsabilité va plus loin. L’archevêque de Moncton, Mgr André Richard, ne peut se contenter de dire qu’il n’est au courant de rien. Il doit enquêter afin de savoir exactement ce qui s’est passé à l’époque et déterminer la responsabilité de l’Église. Des excuses en bonne et due forme et des fonds pour offrir une thérapie à ceux qui en ont besoin sont de mise. Le processus de guérison passe aussi par là.