Quand le jeu est faussé

Décidément, ça va mal à Air Canada. Les négociations avec le syndicat des pilotes et celui des bagagistes et techniciens sont dans une impasse, et la société de transport aérien se retrouve maintenant avec des avions coincés dans des hangars parce que le sous-traitant d’entretien de ses avions, Aveos, a fermé ses portes.

La situation actuelle est telle qu’il est difficile de conclure que la privatisation du transport aérien a été une bonne affaire, tant pour ses employés que pour le public canadien. Initiée en 1988 par le gouvernement Mulroney, la privatisation d’Air Canada a été conclue l’année suivante. Quelques années plus tard, elle a avalé son principal concurrent au Canada, le transporteur aérien Canadian Air Lines.
Malgré ses difficultés, Air Canada demeure l’un des transporteurs aériens les plus fiables. Le site web du transporteur aérien signale qu’Air Canada a mérité la première place dans un sondage réalisé pour World Airlines Awards en 2011 auprès de dix-huit millions de voyageurs aériens. Depuis longtemps, Air Canada est aussi considérée comme l’un des transporteurs aériens les plus sécuritaires au monde.
En 2011, Air Canada déclare des bénéfices d’exploitation d’un peu plus de 11 millions $. Toutefois, ce chiffre est trompeur. Comme nous l’avons souligné en octobre dernier, Air Canada est considérablement endettée, non seulement pour ses équipements, mais aussi à l’endroit du fonds de pension de ses employés à qui elle doit 1 milliard $.
Interpellé par les difficultés d’Air Canada, le gouvernement Harper est incohérent dans sa prise de décisions portant sur le dossier. D’un côté il n’hésite pas à intervenir dans le processus des relations industrielles, pour la deuxième fois en moins de six mois, mais il refuse d’intervenir dans le conflit qui l’oppose à son sous-traitant, Aveos, un conflit qui met au chômage 2600 travailleurs canadiens de l’aéronautique.
Le syndicat qui représente les pilotes d’Air Canada a d’ailleurs déposé cette semaine à la Cour supérieure de l’Ontario un appel pour contrer la loi spéciale de retour au travail imposée par le gouvernement Harper. Et, selon l’avis d’un professeur en relations industrielles de l’Université de Sherbrooke interviewé la semaine dernière par la journaliste Janique LeBlanc à l’émission Libre échange, le syndicat a de bonnes chances de faire valoir ses droits devant le tribunal. S’il n’y a pas de doute que le conflit de travail aurait des répercussions importantes sur une partie de l’économie canadienne, et que des milliers de voyageurs seraient incommodés par un arrêt de travail, l’action du gouvernement fédéral fausse le jeu des relations industrielles, un jeu pourtant clairement établi dans la législation fédérale en cette matière.
Quant à la situation des services d’entretien des appareils d’Air Canada, les dispositions de la privatisation du transporteur aérien l’engagent à maintenir des centres d’entretien dans trois villes du Canada: Montréal, Winnipeg et Mississauga. Aux appels des partis d’opposition qui réclament que le gouvernement Harper intervienne pour qu’Air Canada respecte cette disposition, et par conséquent qu’il protège les emplois qui sont en jeu, le ministre des Transports, Denis Lebel, répond que c’est une décision d’affaires privée, étant donné qu’Aveos est un sous-traitant. Sauf qu’en perdant les services du sous-traitant, Air Canada n’a pas réactivé ses services d’entretien qu’elle assurait elle-même avant de conclure une entente avec le sous-traitant. Et il y a deux questions d’intérêt public dans cette affaire: la sécurité des clients qui voyagent dans les avions de la société, et les conditions (le maintien du service d’entretien dans trois villes canadiennes) qui étaient associées à la capitalisation publique (gouvernement fédéral) du transporteur.
Le préjugé favorable évident que manifeste le gouvernement Harper à l’endroit d’Air Canada fausse le jeu de la négociation entre l’employeur et ses employés. Il est aussi déplorable que le gouvernement, en prenant parti sans discernement pour l’employeur, ne reconnaisse pas les compromis consentis par les employés d’Air Canada qui avaient permis à la société de se tirer d’une très mauvaise situation en 2004. Déplorable également que le gouvernement n’assume pas sa responsabilité de faire respecter non seulement la Loi sur les relations industrielles du pays, mais aussi son esprit.