Après le livre

C’est à Mgr Arthur Melanson que revint l’honneur en 1937 d’assumer la fonction, à l’époque très influente, de devenir le premier archevêque de Moncton. La constitution de l’archidiocèse de Moncton ne s’est pas réalisée sans heurts.

Robert Pichette, au troisième chapitre du livre La cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption Monument de la Reconnaissance, raconte les évènements entourant la naissance de l’archidiocèse de Moncton, une naissance difficile arrachée par le démembrement des diocèses de Saint John et de Chatham. Trois ans avant sa constitution, nous apprend M. Pichette, le projet du Vatican de créer l’archidiocèse de Moncton avait été l’objet d’une pétition «signée par 42 des 44 prêtres anglophones du diocèse de Saint John.» Les signataires avaient fait valoir dans leur pétition que les anglophones non catholiques appréhendaient une «domination française» et que la nomination d’un archevêque francophone précipiterait un sentiment anticatholique parmi la population anglophone non catholique. Ils invoquaient aussi le fardeau financier inutile que créerait cette nouvelle structure, alors que le diocèse de Saint John portait déjà le poids d’une dette excédant le million de dollars. Citant les données du dernier recensement, les prêtres anglophones signalaient au Vatican que «seulement» 6345 personnes d’origine raciale française (dans le texte originel, il est écrit «of French racial origin (some of them are on-catholics) »), alors que le diocèse de Saint John comptait près de 25 000 catholiques anglophones». Par conséquent, il était impératif, dans l’intérêt de l’Église, que le prochain évêque soit anglophone.

Dans le contexte de l’époque, où l’Église exerçait un pouvoir considérable sur ses fidèles, et par conséquent, un pouvoir d’influence politique tout aussi imposant, l’ascension de la communauté acadienne à un tel pouvoir était inconcevable dans l’esprit de la majorité.

Quand la nouvelle s’est répandue, non seulement de la création du diocèse de Moncton, mais que son premier prélat allait être un descendant d’une famille acadienne de Petit-Rocher, Mgr Melanson, ses échos se répercutèrent dans tous les coins du Canada français, où on jubilait tant à la création de l’archidiocèse qu’à la nomination de l’Acadien.

Que l’intronisation du nouvel archevêque ait eu lieu dans un sous-sol est à la fois d’une profonde ironie et d’un puissant symbolisme: être francophone et catholique dans une ville anglophone du Nouveau-Brunswick c’était pratiquement appartenir à un mouvement «underground».

Qu’on soit pratiquant ou pas, la présence prééminente de la cathédrale Notre-Dame-de l’Assomption ne peut qu’être associée à l’émergence de la communauté acadienne et de son affranchissement de l’asservissement qui lui avait été imposé par la majorité dans l’histoire de notre province.

En ce sens, laisser le mortier de la cathédrale s’effriter sans intervenir, ce serait aussi laisser s’effriter un pan important de l’histoire de la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick. Déjà, comme œuvre architecturale, la cathédrale revêt une importance capitale par l’influence qu’elle a exercée sur la construction de nombreuses églises magnifiques dans le paysage des régions francophones de la province, des églises qui ont et auront toujours une valeur patrimoniale. Mais elle comporte aussi la dimension historique, celle de la lutte du peuple acadien pour affirmer son identité, religieuse, bien sûr, mais aussi culturelle et politique, dans son contexte temporel.

Peu de bâtiments religieux peuvent être associés aussi directement à l’évolution sociopolitique d’un peuple. À cet égard, l’Église, pour laquelle les Acadiens et les Acadiennes ont mis leur survie en péril, a à son tour un devoir de reconnaissance, nous semble-t-il. Non seulement pour l’allégeance inébranlable des Acadiens à son endroit, mais aussi pour avoir contribué si généreusement à l’édification de ce monument malgré sa pauvreté à l’époque. C’est pourquoi son mutisme et son impuissance avouée nous apparaissent troublants.