Les jambes ou les moteurs

La semaine dernière, le point de presse du président du conseil d’administration de la Véloroute de la Péninsule acadienne, Serge Dugas, nous informait que le projet est engagé dans un bras de fer avec la Fédération des véhicules tout-terrains du Nouveau-Brunswick. La fédération voudrait que le gouvernement du Nouveau-Brunswick autorise l’utilisation partagée de Sentiers Nouveau-Brunswick par les véhicules motorisés et les cyclistes. Les promoteurs de la Véloroute de la Péninsule acadienne s’y opposent avec toute leur énergie.

La Fédération des véhicules tout-terrains du Nouveau-Brunswick a lancé sur son site web une pétition qu’elle compte envoyer au gouvernement provincial pour influencer la décision de celui-ci à propos de l’usage partagé des sentiers. Le texte de la pétition demande essentiellement au gouvernement du Nouveau-Brunswick de donner accès aux sentiers à tous les utilisateurs motorisés et non motorisés.

Dans la foulée de nombreux accidents par des usagers de VTT, la fédération prie le gouvernement du Nouveau-Brunswick de développer un réseau de sentiers sécuritaires à la disposition de ses membres. Elle a d’ailleurs obtenu l’autorisation d’utiliser, à certaines périodes de l’année, un réseau de 220 kilomètres; elle souhaite étendre ce réseau, y compris dans la Péninsule acadienne.

Sentiers Nouveau-Brunswick a vu le jour après que le gouvernement provincial s’était porté acquéreur d’une bonne partie des voies ferrées abandonnées par le CN. Au cours des ans, 850 kilomètres ont été aménagés pour le vélo, et quelques autres centaines de kilomètres de sentiers ont une utilisation mixte ou exclusive pour la marche à pied, la motoneige et, évidemment, les VTT.

C’est le ministère des Ressources naturelles du Nouveau-Brunswick qui est l’autorité responsable des sentiers acquis par la province en 1990. À ce titre, le ministère autorise ou interdit l’usage public des sentiers. Le ministre, Bruce Northrup, doit donc prendre une décision à savoir s’il autorisera ou interdira les VTT à partager les sentiers de la Péninsule acadienne avec les cyclistes, comme le demande la fédération. Celle-ci, dans ses pressions au ministre, fait valoir les retombées économiques de ses membres (achat des véhicules, dépenses de carburant, fréquentation des commerces d’hébergement et de restauration).

De son côté, le projet de la Véloroute de la Péninsule acadienne dispose aussi de forts arguments. Le premier touche la sécurité des cyclistes. La cohabitation de cyclistes et de véhicules motorisés met à risque la sécurité des premiers. Ensuite, l’utilisation des VTT sur ces pistes occasionne une détérioration rapide du sentier, comme en fait foi l’état du tronçon entre Inkerman et Shippagan. À peu près partout où on retrouve des pistes cyclables dignes de ce nom, l’usage partagé avec des véhicules motorisés n’est pas autorisé. Enfin, les retombées économiques d’une véritable véloroute sont importantes. Partenaire de la Véloroute de la Péninsule acadienne, la Véloroute du Saguenay-Lac-Saint-Jean engendre depuis son ouverture en 2000 des retombées économiques annuelles de 9,5 millions $; l’investissement de 13 millions du gouvernement du Québec a donc été judicieux. Pour celle de la Péninsule acadienne, une étude rendue publique en 2009 évalue que la véloroute, une fois terminée, permettrait un achalandage de 166 000 utilisateurs et engendrerait des retombées annuelles de 4,9 millions$.

La mission première de Sentiers Nouveau-Brunswick, dans le contexte d’une promotion de la santé et du mieux-être, touche au développement de «sentiers réservés aux activités non motorisées». En autorisant l’utilisation partagée de la Véloroute de la Péninsule acadienne, non seulement le ministre compromettrait la mission de Sentiers N.-B., mais il fragiliserait la sécurité des cyclistes tout en contribuant à l’augmentation des coûts d’entretien de la piste et, pour compléter un portrait désolant, il enlèverait aux artisans du tourisme de cette région un élément important d’attraction et de promotion auprès des écotouristes. Est-il prêt à faire un geste avec de telles conséquences?