Les barreaux bleus de la politique

Quand un politicien parle de prisons, le discours porte habituellement sur la situation du crime. La création d’emplois (par la présence, l’ouverture ou la fermeture de prisons) en lien avec le système pénitentiaire fédéral fait rarement l’objet de préoccupations de l’électorat, sauf dans les communautés où cet aspect de la question les touche de près.

Jeudi après-midi, le ministre fédéral de la Sécurité publique, Vic Toews, annonçait la fermeture de trois institutions carcérales fédérales, l’une à sécurité moyenne au Québec (Leclerc), la fermeture du pénitencier à sécurité maximale et le centre de détention pour soins psychiatriques aux criminels dangereux, deux institutions à Kingston, en Ontario. L’annonce entraînera le transfert de 900 détenus vers d’autres institutions fédérales au pays.

M. Toews a à peine effleuré la question de l’emploi et des retombées économiques lors de l’annonce, si ce n’est que de mentionner que les emplois des gardiens des prisons suivront vers les institutions qui recevront les détenus transférés. Mais le maire de Kingston, Mark Gerretsen, n’a pas pris de temps à réagir. Il estime que sa petite ville perdra environ 300 emplois bien rémunérés, et il s’inquiète des répercussions économiques négatives de l’annonce de M. Toews.

Celui-ci a affirmé que les conséquences des nouvelles lois adoptées par le gouvernement Harper n’auront pas l’effet escompté et dénoncé, c’est-à-dire que la population carcérale augmentera sensiblement; la preuve, affirme-t-il, c’est que le gouvernement fédéral peut se permettre de fermer ces trois institutions. La prétention du ministre Toews en a fait sourire plus d’un: le projet de loi a été adopté tout récemment, et son effet sur la population carcérale ne s’est pas encore matérialisé. L’affirmation contredit aussi une autre annonce, faite précédemment: le gouvernement fédéral compte ajouter entre 2400 et 2700 cellules à 30 institutions carcérales fédérales. Selon les pronostics du gouvernement Harper lui-même pour justifier son investissement de 2,1 milliards $ dans la construction de nouveaux blocs de cellules, la population carcérale augmentera pour s’établir à 17 000 détenus dans un avenir rapproché. Elle était en mars tout près de 15 000 détenus. Selon les Services correctionnels du Canada, les prisons actuelles peuvent contenir un maximum de 15 115 détenus dans le système fédéral. En résumé, les prisons fédérales sont déjà à leur comble.

Donc, tant le bilan de la population carcérale et la capacité d’hébergement actuelle des institutions fédérales ne soutiennent pas la prétention «qu’on peut se permettre de fermer des institutions». Et, on peut s’en étonner, le ministre n’a pas annoncé que le gouvernement allait renoncer à la construction des nouveaux blocs de cellules.

Qu’ont en commun les deux institutions carcérales de Kingston et l’institut Leclerc à Laval? Les trois institutions appelées à fermer se retrouvent dans des circonscriptions représentées par des partis d’opposition à la Chambre des communes. Kingston est représentée par un député libéral alors que Laval a élu un néo-démocrate.

Vous ne devrez donc pas vous étonner, quand les annonces de construction de nouvelles prisons et de nouvelles ailes ajoutées aux institutions carcérales existantes, que ce seront des circonscriptions représentées par des députés du gouvernement Harper qui abritent les institutions qui profiteront du programme d’investissements de plus de 2 milliards $ dans le système carcéral.

Rien ne pressait, réellement, pour fermer les institutions visées par l’annonce de jeudi dernier. En fait, selon l’enquêteur des services correctionnels, Howard Sapers, plusieurs des prisons actuelles sont surpeuplées, un surpeuplement qui est source de tension tant chez les détenus que chez les gardiens de prison. La fermeture des trois institutions fédérales annoncée jeudi ne fera qu’exacerber la tension déjà insoutenable dans ces institutions.