Les lendemains du naufrage

Lorsque le Martin N. a coulé, le jour de l’ouverture de la saison de pêche au crabe, en avril 1987, toute la communauté de pêche semi-hauturière était sous le choc. Seize ans après les naufrages du Lady Doriane en novembre 1970 et du Lady Audette en avril 1971, et trois ans après la disparition du Sormany au large du Cap-Breton en mai 1979, la flottille semi-hauturière de la Péninsule acadienne n’avait pas déploré de tragédie maritime.

En fait, sur le plan de la sécurité des bateaux de pêche, la flottille semi-hauturière de la Péninsule acadienne peut se targuer de faire bande à part. Son dossier de sécurité en mer est parmi les meilleurs, sinon le meilleur au Canada parmi les flottilles de pêche. Des pêcheurs bien formés et, surtout, sensibilisés à l’importance de respecter de bonnes pratiques, ont contribué à ce résultat. En 2010 et en 2011, au Canada, les accidents impliquant des bateaux de pêche ont entraîné la mort de 20 pêcheurs. Des 285 accidents de bateau rapportés en 2011 au Bureau de la sécurité des transports du Canada, 43 % impliquaient des bateaux de pêche.

Dans le cas du Martin N., les pêcheurs de la Péninsule acadienne n’ont pas eu à attendre les résultats de l’enquête du Bureau de la sécurité des transports du Canada pour connaître les causes du naufrage: un chargement trop important de casiers superposés sur le pont avait sérieusement compromis la stabilité du bateau, entraînant son chavirement et la mort du capitaine, Léo Noël, et des membres d’équipage Dion Mallet et Cyria Duguay.

Dès la saison suivante, la plupart, sinon la totalité, des crabiers de la Péninsule acadienne ont abandonné l’emploi des casiers rectangulaires qu’on devait superposer sur le pont pour des casiers circulaires qui s’encastrent les uns dans les autres, en permettant de garder le point de gravité plus bas, ce qui se traduit par une stabilité beaucoup moins compromise.

Mais il y avait une autre raison, indirecte celle-là, qui avait contribué au naufrage du Martin N. En 1987, la pêche au crabe était encore assujettie à un contingent global pour la flottille, plutôt qu’un contingent individuel par bateau. Dans le cadre d’une pêche gérée par contingent global, la saison de pêche prenait fin dès que le total des prises admissibles était atteint. Ce style de gestion encourageait la course à la ressource: plus chaque bateau avait de casiers mouillés en mer, plus les chances étaient grandes de rapporter des prises importantes dès le premier débarquement. Et le rythme infernal continuait pendant toute la saison, parce que chaque propriétaire de bateau voulait rapporter au quai le plus possible de crabe avant que la saison de pêche ne se termine. Non seulement le rythme effréné des activités de pêche créait des conditions de travail exigeantes et exténuantes pour les pêcheurs sur le pont, mais il mettait aussi à risque leur sécurité.

Si la mise en œuvre d’un système de contingent individuel n’était pas fondée strictement sur l’aspect de la sécurité des activités de pêche, celle-ci en constituait un argument de poids. Dans le cadre d’une gestion de la pêche du crabe par contingent individuel, chaque bateau se voit réserver une part du total des prises admissibles. Il ne restait plus qu’une contrainte à craindre pour que chaque bateau capture son contingent: l’arrivée de la période de mue du crabe. Ce changement a considérablement allégé le rythme des activités de pêche, et ce faisant, a amélioré la sécurité des conditions de travail des hommes d’équipage.

Les proverbes «À quelque chose malheur est bon» et «Ceux que le malheur n’abat point, il les instruit » sont pertinents dans le cas de la tragédie du Martin N. L’accident maritime de ce crabier a servi à accélérer la mise en place de mesures qui rendent la pêche plus sécuritaire.