Merci l’Alberta

Il n’y a pas que les prévisions erronées des maisons de sondage qui méritent notre attention après les résultats des élections provinciales de l’Alberta, à l’issue desquelles le Parti conservateur de l’Alberta (PC) mené par Alison Redford a été réélu avec une majorité confortable. Il y a aussi, et surtout, le choix qu’ont posé les Albertains entre le discours de Mme Redford et celui de Michelle Smith, la chef du Wildrose Party (WP).

Parlons d’abord des sondages et des prévisions avant le jour du scrutin.

Mise à part la firme Léger Marketing qui, dans les sondages qu’elle a effectués, donnait le Parti conservateur de l’Alberta au coude à coude avec le Wildrose, toutes les autres maisons de sondage donnaient une confortable avance du Wildrose dans les intentions de vote des Albertains. En moyenne, selon ces sondages publiés le samedi et le dimanche précédant les élections de lundi, le Wildrose, devait récolter 41 % des votes exprimés contre 33 % pour le PC.

Le site Electionalmanac.com, un site dédié à toutes les élections provinciales et fédérales au Canada, s’était servi des résultats de ces sondages pour publier une projection de la répartition des sièges entre les partis: le Wildrose remportait une majorité des sièges, estimée à 50 le samedi, mais ramenée à 45 le dimanche, le PC 36, le NPD 5 et les libéraux réduits à un siège. Leur projection étant basée sur les sondages, il était inévitable que les bonzes politiques du site se trompent.

Les résultats ont été fort différents. Grâce à l’appui de 44 % des électeurs qui se sont rendus aux urnes, le PC de Mme Redford a remporté 61 sièges, le Wildrose de Michelle Smith n’a acquis que 34 % des votes et 17 sièges. Les libéraux, qui formaient l’opposition officielle avant les élections, ont obtenu cinq sièges et le NPD a doublé sa députation en obtenant quatre sièges.

Alors, que s’est-il passé pour induire ainsi en erreur les maisons de sondage et faire rougir d’embarras leurs dirigeants mardi matin?

Tout le monde a sous-estimé le niveau de compréhension de la première ministre sortante, Alison Redford, quant aux valeurs de l’électorat de sa province. Consciente que le Wildrose de Michelle Smith allait lui ravir l’appui des éléments ultraconservateurs qui appuyaient habituellement son parti, Mme Redford a fait appel aux éléments plus modérés de la société albertaine. Elle a demandé aux électeurs de la province de s’ouvrir au reste du Canada, y compris le Québec, un contraste marquant avec le discours de Michelle Smith, qui dénonçait le système canadien de péréquation qui permettait au Québec de s’offrir un filet social généreux avec l’argent de l’Alberta.

Michelle Smith a fait l’erreur de ne pas percevoir l’évolution des valeurs sociales et politiques de la majorité de ses concitoyens. Elle les a jugés fermés, inconditionnellement favorables à l’exploitation des sables bitumineux au détriment de l’environnement, anti-québécois et antifrancophone et catégoriquement opposés au système de péréquation «imposé par les intérêts de l’Est». En ne désavouant pas un de ses candidats qui avait déclaré avoir plus de chance d’être élu parce qu’il était blanc et un autre qui avait clairement affiché son homophobie, elle a cru gagner la faveur de la majorité de ses concitoyens. Force est de constater que ces attitudes et ces valeurs ne correspondent plus à ceux de la majorité, mais au tiers de la population albertaine qui a voté pour le Wildrose.

Durant la campagne, Michelle Smith a voulu vendre aux électeurs albertains un programme social et économique qui ressemble beaucoup à celui que le gouvernement Harper met en œuvre depuis qu’il est majoritaire à Ottawa: compression des dépenses et des effectifs gouvernementaux, marginalisation des services de protection de l’environnement, préséance de l’économie sur toute autre considération, ouverture du système de santé au secteur privé, pour ne nommer que ceux-là. Il serait souhaitable que la défaite du Wildrose provoque une remise en question à Ottawa.