La loi et la langue

Un fonctionnaire de haut niveau, dont les responsabilités sont nationales, et qui est appelé à remettre et à défendre des rapports auprès des Canadiens, devrait-il parler les deux langues officielles?

Nous croyons que oui. Mais dans le contexte canadien, où moins du quart de la population parle couramment le français, il est évident que cette utopie ne deviendra probablement pas réalité de sitôt.

Nous en sommes donc réduits à nous fier au bon jugement de nos gouvernements, et à nous insurger quand une décision nous semble inacceptable. Ce fut le cas au cours des dernières années alors que le député néo-démocrate d’Acadie-Bathurst, Yvon Godin, a mené la bataille pour imposer le bilinguisme comme critère d’embauche à la Cour suprême du Canada. En vain.

Plus récemment, c’est l’embauche à la fin 2011 d’un nouveau vérificateur général du Canada, Michael Ferguson, qui a posé problème, ou plutôt qui sème la controverse. M. Ferguson, un Néo-Brunswickois, est unilingue anglais. Bien qu’il suive des cours de français, il est encore incapable de défendre dans la langue de Molière un rapport sur, disons, le coût réel d’achat des avions de chasse F-35.

Notons ici que la population et les députés du Québec sont parfois plus prompts à défendre la cause linguistique que leurs homologues acadiens. Michael Ferguson, en effet, a été vérificateur général du Nouveau-Brunswick de 2005 à 2010. Il ne parlait bien sûr pas plus français à l’époque. Aucun député de l’opposition, organisme acadien ou média n’a alors relevé le fait. Personne ne s’est insurgé.

La situation est différente à Ottawa, au point où le Nouveau Parti démocratique, qui campe le rôle d’opposition officielle et qui compte près de 60 députés au Québec, a déposé un projet de loi à ce sujet.

En gros, les néo-démocrates identifient 10 postes clés dans la fonction publique où le détenteur doit être bilingue. Parmi ceux-ci, on retrouve le vérificateur général, mais aussi le directeur général des élections et des commissaires tels que ceux à la vie privée, à l’éthique, etc.
L’Acadie Nouvelle appuie ce projet de loi.

La meilleure façon d’éviter de sempiternelles controverses sur la langue des détenteurs de certains postes clés, c’est en rendant les choses plus claires. Si ce projet de loi était adopté tel quel, la langue ne serait plus un simple facteur à considérer parmi tant d’autres, mais une condition d’embauche. Pas question pour le candidat de promettre d’apprendre la langue plus tard. Le bilinguisme serait obligatoire.

Malheureusement, il est peu probable que le gouvernement Harper adopte ce projet de loi. Sans être antifrancophone, ce gouvernement a compris depuis longtemps que sa base se trouve dans l’Ouest canadien anglophone et qu’il a peu de gains à espérer au Québec et en Acadie.
Mais avant de simplement rejeter le projet de loi, nous invitons le premier ministre à considérer la possibilité de l’amender. Il pourrait, par exemple, modifier la liste néo-démocrate. Certains postes seraient désignés bilingues et d’autres pas. Le niveau de bilinguisme requis pourrait être différent (de parfaitement bilingue à fonctionnel, disons) d’un poste à l’autre.

Tout n’a pas à être blanc ou noir. Un compromis linguistique peut être atteint. Il rejaillirait sur l’ensemble du gouvernement, et serait positif pour toute la communauté francophone.

Et si en plus le gouvernement du Nouveau-Brunswick pouvait s’inspirer du projet de loi et lui aussi bilinguiser un peu plus sa fonction publique, tout le monde en sortirait gagnant. Avec la révision de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, qui est en cours, le moment est parfaitement bien choisi pour progresser un peu plus vers l’égalité linguistique réelle dans notre province.