Le préjugé qui hante

Les Canadiens, qui ont perdu leur emploi ou qui vivent dans des régions où le travail saisonnier est la norme plutôt que l’exception, sont nerveux. Ils craignent que le gouvernement fédéral pénalise les chômeurs qui refuseraient un emploi dit acceptable, ou qui ne font pas «d’effort raisonnable» pour se trouver un emploi.

À première vue, surtout si on habite dans des régions où les employeurs ont de la difficulté à pourvoir les postes vacants, l’intention du gouvernement fédéral peut être perçue comme un effort authentique pour réduire le chômage. C’est d’ailleurs le point de vue que défend Kellie Leitch, secrétaire parlementaire de la ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences et une des porte-parole du gouvernement en cette matière. Selon Mme Leitch, il s’agit d’encourager et de faciliter le rapport entre employeurs potentiels et les chômeurs. Mais les partis d’opposition sont sceptiques quant aux motifs réels du gouvernement, après avoir entendu son ministre des Finances.

Lundi, le ministre des Finances, Jim Flaherty, a sans doute jeté une autre lumière sur les motifs de son gouvernement en déclarant que «Tout travail est mieux que pas de travail». Pour appuyer sa philosophie et sa déclaration, M. Flaherty s’est offert en exemple: quand il étudiait en droit, il a conduit un taxi et il arbitrait des matchs de hockey pour subsister. Tant mieux pour lui, s’il a réussi à se tirer une pitance durant ses études. Mais qu’en est-il de la situation de plusieurs dizaines de milliers de Canadiens qui ne peuvent se sortir du cycle saisonnier de leur emploi, ou qui ont été victimes de compressions de personnel chez leur ex-employeur? Un fonctionnaire mis à pied se verra-t-il privé de prestations d’assurance-emploi parce qu’il a refusé de devenir chauffeur de taxi? Pour le moment, ce n’est pas clair.

Ce n’est pas clair parce que les changements envisagés à l’assurance-emploi ne passeront pas par une loi, mais plutôt par l’adoption par le Cabinet de nouveaux règlements touchant l’admissibilité des chômeurs aux prestations d’assurance-emploi. Ni la ministre responsable du programme d’assurance-emploi, Diane Finley, ni le ministre des Finances n’ont fourni de détails précis sur les changements que le gouvernement compte apporter.

Il n’y a pas que les partis d’opposition fédéraux et les défenseurs des démunis qui se méfient des changements envisagés par le gouvernement Harper. Mardi, les premiers ministres de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard ont exhorté le gouvernement Harper à procéder avec précaution. Le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, Darrell Dexter, a rappelé que les libéraux de Jean Chrétien avaient perdu l’appui de l’Atlantique, passant de 32 sièges à 11 sièges aux élections de 1997, après les changements radicaux qu’ils avaient apportés au programme d’assurance-emploi. Le premier ministre de l’Î.-P.-É., Robert Ghiz, a quant à lui rappelé qu’en janvier, à l’Île, on ne cultive pas de pommes de terre et on ne pêche pas de homard; le gouvernement fédéral doit tenir compte des disparités régionales dans les changements qu’il envisage.

La seule assurance que la ministre Finley a bien voulu donner en Chambre porte sur la mobilité de la main-d’œuvre: les chômeurs ne seront pas forcés de quitter leur communauté pour accepter un emploi. Elle n’a cependant pas voulu préciser s’ils seraient forcés d’accepter un emploi hors de leurs champs de compétences.

Si les motifs du gouvernement sont remis en doute, tant par une partie de l’opinion publique que par les partis d’opposition, c’est qu’on se rappelle de déclarations à l’emporte-pièce par des membres de la députation gouvernementale à propos des chômeurs du Canada atlantique: «Ce ne sont que des bâtards paresseux», a cité la porte-parole de l’opposition officielle en matière d’assurance-emploi, Anne-Marie Day. «Voilà ce que pense le gouvernement des chômeurs», a déclaré Mme Day sur les ondes du réseau CBC, mardi soir.

Tant que le gouvernement fédéral ne dévoilera pas les détails précis des changements qu’il entend apporter à l’admissibilité aux prestations d’assurance-emploi, les préjugés exprimés publiquement par certains membres de la députation conservatrice reviendront hanter le gouvernement.

Précision:
Dans l’éditorial d’hier, j’ai rebaptisé M. Martin LeBlanc Rioux, Mathieu. Toutes mes excuses. – Jean Saint-Cyr