Les nouveaux colocataires

Ils étaient nombreux à se demander comment le juge Alexandre Deschênes et la Commission de délimitation des circonscriptions électorales fédérales allaient résoudre l’un des casse-têtes des plus difficiles, c’est-à-dire refaire la carte électorale du Nouveau-Brunswick.

Tous les dix ans, le même problème surgit. Qu’il s’agisse de la carte électorale provinciale ou fédérale, les commissaires doivent réinventer la roue, ou presque. Dessiner des circonscriptions qui tiennent compte des intérêts des régions rurales, des grandes villes, des francophones et des anglophones est un défi toujours plus difficile à relever. Surtout que chacune des dix circonscriptions fédérales doit compter environ
75 000 citoyens (un écart de plus ou moins 25 % est toléré).

Cette année, la commission a choisi d’effectuer un grand coup de barre dans le Sud-Est, accompagné de changements moins importants dans les autres circonscriptions de la province.

Ainsi donc, Miramichi obtient, grâce à une permission spéciale, le droit à un écart de – 30 % par rapport au nombre idéal que doit compter une circonscription. De plus, une erreur sera réparée avec le retour du Village de Belledune dans Acadie-Bathurst.

Mais c’est dans la région de Moncton que la démographie force les changements les plus importants. En effet, l’exode des populations du Nord vers le Sud-Est a pour conséquence qu’on retrouve trop d’électeurs dans Moncton-Riverview-Dieppe. La situation était connue depuis longtemps. N’empêche, le remède en a pris plus d’un par surprise: Dieppe changera de circonscription. Si la nouvelle carte est adoptée, il y aura dorénavant Moncton-Riverview et Beauséjour-Dieppe.

Historiquement, les modifications majeures (et même mineures) aux limites des circonscriptions, quelles qu’elles soient, sont rarement bien accueillies. Un exemple parmi tant d’autres: au début des années 1990, Madawaska-Victoria avait été éliminée, pour faire place à Madawaska-Restigouche et Tobique-Mactaquac.

L’idée de joindre deux régions qui partagent peu de liens, le Madawaska et le Restigouche, et de créer l’une des plus grandes circonscriptions du Canada, avait poussé à l’époque le commissaire Roger Ouellette à rédiger un rapport minoritaire pour marquer son opposition aux nouvelles limites.

Il est clair que dans le Sud-Est et dans Kent, les changements proposés cette semaine susciteront du mécontentement. Déjà, on craint dans Beauséjour que les intérêts de la grande ville (Dieppe) soient privilégiés, et que la voix des autres citoyens de la circonscription ne soit plus entendue à Ottawa.

Quant à Dieppe, qui tient sa prospérité du fait de sa proximité avec Moncton, elle n’est pas chaude à l’idée de joindre Beauséjour.
De plus, les francophones de Moncton ne compteront plus que 20 % de la population de leur circonscription (contre 31 % actuellement). Après un député francophile (Brian Murphy) et un autre francophone (Robert Goguen), il est probable que les prochains élus fédéraux de cette région soient anglophones, et peut-être même unilingues.

Cela dit, il faut constater que le juge Deschênes et son équipe ont fait du bon boulot dans des circonstances difficiles. Nous croyons que tant Dieppe que Beauséjour sauront tirer leur épingle du jeu en tant que colocataires d’une même circonscription acadienne et francophone.
Rien dans cette nouvelle carte proposée ne laisse croire qu’elle sera contestée avec succès en cour, comme ce fût le cas la dernière fois, quand Saint-Sauveur avait été transféré dans la circonscription anglophone de Miramichi.

Au cours des prochaines semaines, la commission organisera des assemblées publiques dans toutes les régions du N.-B. Ce sera l’occasion pour les citoyens de s’exprimer et de faire part de leurs doléances. Il est possible de faire mieux. À titre d’exemple, pourquoi ne pas plutôt transférer Riverview dans Fundy-Royal (plutôt que Dieppe dans Beauséjour)? Les liens d’intérêt sont beaucoup plus forts entre les communautés de cette région.

Comme le dit l’expression, le diable est dans les détails. Nous invitons les commissaires à être à l’écoute de la population, à ne pas hésiter à mettre en vigueur les meilleures suggestions et à effectuer ici et là des ajustements qui s’imposent.