La fracture

La lutte que se livrent Michael Murphy et Brian Gallant (oublions Nick Duivenvoorden, un candidat marginal) pour la direction du Parti libéral a pris une tournure surprenante, au cours des dernières semaines, avec la divulgation de courriels embarrassants. Ils démontrent l’ampleur de la division entre le clan Murphy et celui de son adversaire principal, et à quel point cette course au pouvoir pourrait laisser des séquelles à long terme.

Dans une course au leadership, il y a toujours un risque de division au sein d’une formation politique. Parlez-en au Parti libéral du Canada, qui peine encore à se remettre des années de lutte fratricide entre Jean Chrétien et Paul Martin.

Au Nouveau-Brunswick, les exemples sont plus rares. On se rappellera que les relations n’ont pas été des plus cordiales entre le premier ministre conservateur Bernard Lord et son principal adversaire, lors de la course à la direction de 1997 du parti, Norm Betts. M. Lord avait ensuite nommé M. Betts ministre des Finances, mais n’avait pas hésité à le rétrograder et à montrer qui était le patron quand leurs relations se sont dégradées.

De même, en 1985, Frank McKenna avait affronté Raymond Frenette pour la direction du Parti libéral du N.-B. M. Frenette était le négligé. Lors du congrès au leadership, il avait tenté de renverser la vapeur en y allant d’une charge virulente qui avait sonné son adversaire et le parti. Les plaies se sont ensuite cicatrisées quand M. McKenna, une fois élu premier ministre, a fait de M. Frenette son bras droit à la législature.

Ces situations n’ont toutefois rien de comparable à ce que les libéraux provinciaux vivent en ce moment. Dans une série de courriels qui devaient rester privés, le candidat Michael Murphy et un député qui lui a offert son appui, Chris Collins, ont versé leur fiel. Ils accusent Brian Gallant de jouer la carte acadienne pour se faire élire à la tête du parti, et d’être un menteur.

Une injure à caractère sexuel est aussi utilisée pour décrire M. Gallant. Le député Collins se vante même d’avoir répété ces mots orduriers devant le chef par intérim, Victor Boudreau (pourtant censé être neutre dans cette course), et affirme être prêt à faire tomber le Parti libéral avec lui plutôt que de laisser la voie libre à M. Gallant dans sa circonscription de Moncton-Est.

Michael Murphy et Chris Collins auraient dû s’excuser le jour même où leurs déplorables écrits ont été rendus publics. Ils ne l’ont pas fait. M. Murphy a donné un semblant d’explication sur les ondes d’une radio anglophone de Moncton et s’emmure depuis avec M. Collins dans un mutisme qui ne l’honore pas, souhaitant sans doute que la controverse disparaisse d’elle-même avec le temps.

C’est exactement le contraire qui est survenu. En plein 15 août, le député libéral Donald Arseneault a critiqué son ex-collègue. Il ne digère pas le refus de Mike Murphy de s’expliquer en français sur cette question (ce dernier a refusé de répondre aux questions de l’Acadie Nouvelle, nous référant plutôt à l’interview radiophonique) et de s’excuser publiquement auprès de Brian Gallant. Il accuse M. Murphy de vouloir faire passer ses intérêts avant ceux du parti.

Donald Arseneault n’est pas neutre. Il a donné son appui à Brian Gallant. Mais, en tant qu’ancien vice-premier ministre et en sa qualité d’avoir été l’un des rares ministres à avoir réussi à tirer son épingle du jeu au sein du gouvernement Graham, il est devenu l’une des figures les plus respectées de la députation libérale. Ses propos portent.
Ils révèlent, pour ceux qui avaient besoin d’une preuve supplémentaire, l’ampleur du gouffre qui sépare les clans Gallant et Murphy et la fracture qui divise le Parti libéral.

Les électeurs ne feront pas confiance en un parti divisé et encore moins en un chef de parti qui, loin d’être rassembleur, y va plutôt d’attaques mesquines en coulisses contre ses opposants.

Michael Murphy n’a pas le choix. Il doit s’excuser publiquement auprès de Brian Gallant et du peuple acadien pour ses propos. C’est la seule façon de mettre cette controverse derrière lui et de prouver qu’il peut être un véritable homme d’État digne de la confiance des électeurs.