Sous le couvert de la bonne entente

Que ce soit en commentant les rapports des commissaires aux langues officielles, celui du Canada ou du Nouveau-Brunswick, ou la révision de la Loi sur les langues officielles de notre province, nous avons souvent fait référence en éditorial à un courant de pensée encore existant qui remet en question l’utilité et la légitimité du bilinguisme dans la province. La lettre que nous avons publiée dans notre édition d’hier vient en quelque sorte entériner les éditoriaux que nous avons publiés sur le sujet du bilinguisme au Nouveau-Brunswick. Si le gouvernement de Fredericton croyait que les positions exprimées par le journal ne résonnaient pas dans la population acadienne de la province, il a eu sa réponse.

Nous avons manifesté à quelques reprises notre scepticisme quant à la fermeté avec laquelle le gouvernement Alward procédera à la réforme de la Loi sur les langues officielles au Nouveau-Brunswick. Que restera-t-il, une fois la révision adoptée par la majorité des députés de l’Assemblée législative, du projet de loi déposé pour considération par la communauté acadienne? Si nous nous fions à la réaction du gouvernement qui nous a été rapportée en ce qui a trait à la lettre publiée hier, il ne faut pas s’attendre à une réforme vigoureuse de la Loi sur les langues officielles. Deux éléments de la réaction du gouvernement à la lettre de la centaine de signataires nous font croire que la révision de la loi sera très timide: le gouvernement aurait souhaité que la lettre ne soit pas publiée, bien qu’elle soit inoffensive, et certains maires auraient été «encouragés» à ne pas signer cette lettre. L’argument de base se résume assez facilement: la lettre contribuerait à accentuer les tensions qui se manifestent à propos de la question du bilinguisme au Nouveau-Brunswick.

À la mi-septembre, le chirurgien cardiaque et député de la circonscription provinciale de Fundy-River Valley, Jim Parrott, a été expulsé du caucus conservateur sur la recommandation du premier ministre lui-même. Le 21 septembre, M. Parrott déclarait à CBC New Brunswick que lorsqu’il a abordé avec M. Alward la question de sa candidature aux élections, il a partagé ses opinions et ses préoccupations. M. Parrott les résume ainsi: «Et je lui ai dit (à David Alward) la seule chose que je n’appuierai pas c’est de dépenser des dollars de la santé sur un agenda politico-culturel. Je lui ai dit en pleine face. Il (M. Alward) a dodeliné de la tête et il a répondu ‘très bien’» (la phrase de M. Parrott était «He nodded and said Fine!»). L’expulsion de M. Parrott du caucus des progressistes-conservateurs du Nouveau-Brunswick a été adoptée, ironiquement, par les mêmes motifs pour lesquels M. Alward a accepté que M. Parrott soit l’un de ses candidats: pour des visées électoralistes. La réputation du Dr Parrott comme chirurgien faisait de lui un candidat prestigieux dans cette circonscription du sud-ouest de la province. Mais, étant donné que les opinions du Dr Parrott ont soulevé un tollé dans la communauté acadienne, il est devenu un indésirable, sacrifié pour nous inciter à croire que le gouvernement ne lésine pas avec le bilinguisme.

Évidemment, nous souhaitons que le gouvernement Alward nous fasse mentir en adoptant une révision musclée de la Loi sur les langues officielles. Nos attentes sont cependant assez basses à cet égard.

Si nos attentes sont relativement basses quant à la volonté du gouvernement de renforcer sensiblement la Loi sur les langues officielles, c’est que le nouveau ministre de la Santé, Hugh Flemming, a pratiquement répété les propos du Dr Parrott, mais de façon plus nuancée: il a déclaré qu’il n’avait pas l’intention de sacrifier la qualité des soins de santé pour une question de langue, se disant préoccupé par les coûts que représente l’ajout de services dans les établissements francophones.

Parfois subtilement, parfois maladroitement, le gouvernement envoie un message à la communauté acadienne: nous appuyons vos droits linguistiques, mais soyez discrets pour éviter que ne montent les tensions entre les deux communautés linguistiques. Au nom de la bonne entente, nous devrions nous contenter de ce qui est acquis… Nous verrons bientôt.