Une tempête dans un verre de bière

On a fait grand état dans le Restigouche des efforts récents de la GRC pour empêcher le trafic de la bière du Québec vers le Nouveau-Brunswick.

Une loi peu connue de la population, et datant du début du siècle dernier, interdit à un citoyen d’importer au Nouveau-Brunswick plus que l’équivalent d’environ une caisse de 24 bières. Récemment, la GRC a instauré des barrages routiers au pont J.C. Van Horne, qui joint Campbellton et Pointe-à-la-Croix (au Québec). Plusieurs automobilistes qui avaient fait des «provisions» se sont fait pincer et devront payer une amende de près de 300 $. La police a saisi en une fin de semaine environ 4900 bouteilles.

Plusieurs se demandent en quoi il est d’intérêt public de transformer, le temps de quelques week-ends, nos forces de l’ordre en police de la bière. On se croirait de retour à l’époque de la prohibition, quand les rhum runners et les bootleggers faisaient des affaires d’or, tout en étant pourchassés par les policiers.

La loi c’est la loi. Il est tout à fait légitime pour nos policiers de la faire respecter. De même, ceux-ci expliquent faire preuve de jugement. Ils indiquent s’être attardés aux gros joueurs, ceux qui traversent la frontière néo-brunswickoise avec «15, 20 ou même 45 caisses de bière» (dixit le sergent Stephen Dibblee, de la GRC de Campbellton). Bref, les agents ont eu la mission d’enrayer l’importation massive et déraisonnable d’alcool du Québec.

Évidemment, difficile de ne pas faire un lien entre cette nouvelle priorité des agents de la paix du Restigouche et la diminution des ventes d’Alcool NB au cours du plus récent trimestre. Celle-ci a un impact sur le gouvernement provincial, qui compte sur ces revenus (les profits d’Alcool NB atteignent 47,6 millions $ cette année) pour investir dans ses infrastructures, la santé, l’éducation, etc. Or, les milliers de litres d’alcool achetés par des Néo-Brunswickois au Québec ne rapportent rien en taxes dans les coffres de la province.

La situation dérange les autorités. Des directives ont-elles été données à la GRC? Ou est-ce une simple coïncidence que celle-ci ait choisi les dernières semaines pour ériger ses barrages dans le Restigouche? La réponse n’est pas encore connue. Mais cela n’empêche pas qu’à long terme, cette stratégie ne rapportera pas les dividendes espérés. Non seulement elle ne permettra pas d’augmenter les ventes dans la région, mais elle risque de mécontenter la population québécoise voisine, dont l’apport économique est pourtant très important dans les commerces du Restigouche et (à moins grande échelle) du Madawaska.

Toujours est-il que ce n’est pas la première fois qu’Alcool NB ou le gouvernement provincial tente de trouver des solutions au problème. En 2008, les ventes de bière ont chuté au Nouveau-Brunswick, et particulièrement à Edmundston, Grand-Sault, Cambpellton et Dalhousie. Alcool NB a réagi en commercialisant une bière à rabais, pour mieux concurrencer les prix du Québec. L’expérience a été un cuisant échec. La Sélection n’aura fait que passer.

Il y a quelques jours, le PDG d’Alcool NB, Daniel Allain, a promis à son tour de chercher des solutions. Il s’est engagé à être à l’écoute des consommateurs vivant près du Québec, un discours rafraîchissant. S’il veut réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué, M. Allain devra toutefois se résoudre à traiter sa clientèle frontalière différemment de celle des autres régions.

Dans Laurie ou la vie de galerie, l’une des pièces de théâtre les plus populaires de l’histoire de l’Acadie, le personnage Euclide Saint-Coeur, interprété par Denis Richard, se plaignait que «y a pas de bière dans les épiceries» en Acadie. La meilleure campagne de marketing d’Alcool NB ne peut rien contre un tel argument.

Le consommateur d’alcool d’Edmund­ston ou de Campbellton magasine au Québec principalement pour deux raisons: les prix sont moins élevés et les heures d’ouverture sont plus flexibles. Tant que Fredericton ne laissera pas ses succursales frontalières s’adapter à leur marché et modifier leurs prix ainsi que fermer plus tard, ou ne modifiera pas carrément son modèle dans le Nord pour imiter celui du Québec, la cause sera peine perdue. Les barrages policiers n’y changeront rien.