Oléoduc transcanadien: pas à n’importe quel prix

Le grand projet d’oléoduc transcanadien, qui permettrait de livrer jusqu’à Saint-Jean le pétrole albertain, fait rêver plusieurs politiciens, hommes d’affaires et simples citoyens dans l’est du pays. Et pour cause. L’idée même que l’or noir de la richissime Alberta pourrait servir à créer des emplois et des retombées économiques jusqu’au Nouveau-Brunswick est suffisante pour remplir d’espoir ceux qui croient que la situation économique de notre province est désespérée.

La première manche de ce dossier se jouera toutefois loin du Nouveau-Brunswick. Il y a déjà un pipeline qui joint Montréal à North Westover, en Ontario. Présentement, le pétrole coule d’est en ouest. La société Enbridge souhaite renverser le flux dans l’autre direction. Une partie du pétrole de l’Ouest canadien serait ainsi redirigée vers Montréal et Québec. C’est l’Office national de l’énergie qui sera appelé à trancher.

Par ailleurs, deux autres projets d’oléoducs beaucoup plus importants sont en discussion. Celui de Keystone XL, entre l’Alberta et le Texas, et du Northern Gateway, entre l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce dernier cas, l’objectif est de faire parvenir le pétrole vers les pays asiatiques gourmands en besoins énergétiques, comme la Chine et l’Inde.

Dans tous ces cas, on remarque du côté albertain la volonté de diversifier sa clientèle afin d’augmenter les revenus. D’où l’idée d’un oléoduc transcanadien qui permettrait de faire couler le pétrole de l’Ouest jusqu’au Québec, puis, le cas échéant, jusqu’à la raffinerie Irving de Saint-Jean, ici, au Nouveau-Brunswick.

Le projet excite au plus haut point les décideurs néo-brunswickois. Tant le gouvernement conservateur de David Alward que l’opposition libérale de Brian Gallant et Victor Boudreau ont donné leur appui. Ils s’apprêtent à adopter une motion unanime, une rareté à l’Assemblée législative. M. Boudreau parle déjà «d’énormes retombées» potentielles pour la province. Des journaux Irving font leurs manchettes avec ce sujet plusieurs fois chaque semaine. Le monde des affaires ne tarit pas d’éloges.

Le Parti vert et le Conseil de conservation jouent toutefois les empêcheurs de tourner en rond et rappellent les risques environne­mentaux liés au projet. Leurs réticences méritent d’être entendues.

En effet, la situation économique du N.-B. est si précaire que les politiciens nous donnent l’impression d’être prêts à tout, y compris de prendre des raccourcis, pour créer des emplois, réduire le taux de chômage, payer la dette et nous sortir du bourbier financier dans lequel nous sommes pris depuis les années au pouvoir du libéral Shawn Graham, de 2006 à 2010.

Puisqu’il est question de M. Graham, rappelons que lui aussi voyait l’énergie comme une panacée pour enrichir la province. Il misait sur une deuxième raffinerie à Saint-Jean, une deuxième centrale nucléaire à Pointe Lepreau, une autre centrale thermique à Belledune, etc. Tous des projets qui n’ont jamais vu le jour.

Cette fois, les rêves nous arrivent de l’Ouest canadien. Nous n’avons aucune idée comment ils verront le jour, ni combien cela coûtera pour les réaliser. Faudra-t-il construire un nouvel oléoduc jusqu’à Saint-Jean ou convertir un gazoduc pour le transport du pétrole? La note se chiffrera-t-elle en millions, en centaines de millions ou même en milliards de dollars? Quels seront les risques environnementaux qui découleront de tout ça? Plus important encore, qui paiera la facture?

Pour l’instant, personne ne peut répondre à ces questions avec certitude.

Le Nouveau-Brunswick a désespérément besoin de nouvelles sources de revenus. Nous souhaitons que la richesse pétrolière de l’Alberta puisse aussi profiter à notre économie. Qui sait si l’arrivée de ce pétrole bitumineux ne poussera pas Irving Oil à ressortir de ses cartons son projet de construire une deuxième raffinerie? Des centaines d’emplois et des millions de dollars en retombées économiques auraient l’effet d’un baume sur les finances publiques.

Toutefois, soyons prudents. Ce mégaprojet, s’il devait voir le jour, profitera d’abord et avant tout au secteur privé, plus précisément à Enbridge et Irving Oil. C’est à elles d’avancer la majorité des fonds. Il est important aussi que le gouvernement fédéral appuie financièrement cet investissement, comme il le fait à Terre-Neuve-et-Labrador avec son projet de production et de transport d’électricité de Muskrat Falls, au Labrador.

Ne laissons pas la situation économique du N.-B. nous aveugler avant d’investir – ou dilapider – notre argent dans cette nouvelle bouée de sauvetage. La prudence est de mise, tant avec les fonds publics que notre environnement.