Des députés employés du gouvernement

Trois incidents survenus depuis une semaine nous laissent songeurs sur le pouvoir réel de nos élus, à Fredericton et à Ottawa.

Revenons d’abord sur le député fédéral de Moncton-Riverview-Dieppe, Robert Goguen. Le mois dernier, il a partagé sa sympathie envers les chômeurs qui subissent les effets de la réforme de l’assurance-emploi, et annoncé son intention de sensibiliser la ministre responsable, Diane Finley. Nous avons salué en éditorial les efforts de M. Goguen, lui qui, du même coup, s’éloignait à petits pas de la ligne de son parti.

Quelques jours plus tard, le député Goguen annonçait avec fierté à l’Acadie Nouvelle que la ministre avait consenti des assouplissements à sa réforme. Le réveil a été brutal. Sa déclaration a été contredite par la ministre elle-même.

Depuis, c’est le silence radio. Impossible d’interviewer Robert Goguen, qui dirige désormais les journalistes vers le ministère des Ressources humaines. Le seul conservateur fédéral désormais apte à discuter du sujet au Nouveau-Brunswick est le ministre Bernard Valcourt. Impossible de ne pas croire que les déclarations de M. Goguen ont indisposé des gens puissants à Ottawa, et qu’on lui a ordonné de se taire. Ce que M. Goguen fait depuis.

Dans un autre ordre d’idées, la décision de Fredericton de fermer des bureaux régionaux du ministère des Ressources naturelles provoque la colère. À Kedgwick, une assemblée sur le sujet a réuni plusieurs citoyens, qui ont pu dire leur façon de penser.

La députée locale, l’ancienne ministre Martine Coulombe, a fait face à la musique et a tenté de défendre la décision de son gouvernement. Face aux critiques, elle a échappé cette phrase qui risque de l’accompagner pour le reste de sa carrière politique: «Je suis une employée du gouvernement et, en tant que telle, je n’ai pas le droit d’aller à l’encontre d’une de ses décisions. Je n’ai ni la capacité ni la force de faire changer un ministre de décision».

Voilà qui en dit long sur sa vision de son rôle de députée. Elle représente le pouvoir dans sa circonscription, et non le contraire.

Il ne faut toutefois pas se bercer d’illusions. Bien qu’aucun autre député n’ira répéter de tels mots en public (ou même en privé), plusieurs d’entre eux, sans doute une majorité, agissent de façon identique.

Voici un autre exemple, encore une fois sur la scène provinciale. Mercredi, conservateurs et libéraux ont voté à l’unanimité une motion visant à appuyer le projet d’oléoduc transcanadien, qui permettrait à terme de transporter le pétrole de l’Ouest canadien jusqu’à la raffinerie de Saint-Jean, propriété d’Irving Oil. Le même jour, les libéraux ont tenté de convaincre les députés conservateurs de signer une lettre rédigée par l’opposition, dans laquelle les signataires partagent auprès du gouvernement fédéral leurs inquiétudes par rapport aux changements au programme d’assurance-emploi.

La réponse des conservateurs a été cinglante. Ils ont refusé de signer la lettre, et ont qualifié l’initiative libérale de ridicule et de jeu politique. Le gouvernement a ses raisons pour avoir rejeté le document (la lettre a été remise aux parlementaires à la dernière minute, et n’a pas fait l’objet d’une motion en bonne et due forme). Pourtant, on notera qu’il est plus facile pour les deux partis de s’entendre sur une cause commune quand les intérêts d’Irving sont en jeu que quand vient le moment d’appuyer ceux des chômeurs et des démunis.

Là encore, on remarque que les simples députés ont obéi aux directives du patron (le premier ministre). Certains d’entre eux représentent pourtant des circonscriptions touchées par les changements à l’assurance-emploi.

Jeudi matin encore, plus de 200 personnes ont manifesté contre la réforme à Tracadie-Sheila. Le député local est un conservateur, Claude Landry. Il aurait pu faire un geste courageux et signer la lettre des libéraux, afin de montrer son appui à ses électeurs. Il ne le fera pas. Pour paraphraser Martine Coulombe, il ne peut pas aller à l’encontre d’une décision du gouvernement.

Les trois exemples cités dans cet éditorial, et qui ont fait l’actualité cette semaine, touchent des conservateurs, mais les libéraux n’agissaient pas différemment quand ils étaient au pouvoir, à Ottawa et à Fredericton.

Tant que le système fera en sorte que nos députés se sentiront plus redevables à la ligne de parti qu’aux personnes qui les ont élus, il sera impossible de combattre le cynisme envers les politiciens. Surtout, il sera difficile de les croire quand ils nous disent qu’une décision controversée – comme celle de modifier le programme d’assurance-emploi – a été faite tout en tenant compte de son impact sur la population.