Les curés et le silence

Les histoires d’agressions sexuelles sur des mineurs commises (présumément ou non) par des curés dans un passé pas si lointain continuent de faire les manchettes. Chaque fois qu’un chapitre se ferme, un nouveau débute.

L’année 2012 a pris fin avec une annonce de l’archidiocèse de Moncton qui a révélé que deux anciens curés Yvon Arsenault et Irois Després, font l’objet d’allégations d’agressions sexuelles sur des mineurs et se sont vu retirer de tout ministère.

Il est intéressant de noter que les pères Arsenault et Després ne font pour l’instant l’objet que d’allégations. Rien n’a été prouvé. Les victimes présumées conservent l’anonymat. Aucune preuve, s’il y en a, n’a encore été rendue publique. Il n’y a pas eu de procès. Les deux curés n’ont pas pu donner leur version des faits, ni présenter une défense. Pourtant, c’est tout comme s’ils avaient déjà été condamnés.

Cette situation est exceptionnelle dans un système de droit comme le nôtre. Malgré tout, dans ces circonstances, nous devons saluer la décision de l’archevêque Mgr Valéry Vienneau de leur enlever tout ministère.

En effet, peu après son arrivée à la tête de l’archidiocèse de Moncton, Mgr Vienneau a embauché Me Michel Bastarache, ancien juge à la Cour suprême du Canada, afin qu’il dirige un processus de conciliation, comme il l’avait déjà fait à Bathurst. Dans une confidentialité totale, les personnes qui disent avoir été victimes d’un prêtre agresseur peuvent raconter leur histoire à Me Bastarache. Celui-ci les écoute, juge des faits, et leur offre un dédommagement basé sur ce qui est accordé par les tribunaux dans des cas similaires.

C’est dans le cadre de ces procédures qu’un ou des citoyens ont montré du doigt Yvon Arsenault et Irois Després. Me Bastarache a jugé les allégations suffisamment crédibles pour en aviser Mgr Vienneau, qui a ensuite agi.

L’archidiocèse a logiquement choisi de ne pas appeler la police. Les noms des victimes sont confidentiels (seul Me Michel Bastarache connaît leur identité), tout comme la nature exacte des agressions qui auraient été commises. En l’absence de preuves concrètes, l’archidiocèse ne peut qu’encourager les victimes à faire appel aux autorités.

Or, pour toutes sortes de raisons, la plupart des personnes qui ont été agressées par un curé durant leur jeunesse, que ce soit en Acadie ou ailleurs, préfèrent garder le silence. Certaines ne veulent pas remuer des souvenirs douloureux. D’autres craignent de ne pas être prises au sérieux, n’ont pas d’argent pour se payer un avocat, ne veulent pas que leur histoire soit connue ou racontée à la une des journaux ou des bulletins de nouvelles, etc.

C’est pourquoi le processus de conciliation entamé avec Me Bastarache, d’abord à Bathurst, et maintenant à Moncton, est si important. Il donne une voix aux victimes et la possibilité d’un dédommagement, sans tous les désagréments qui accompagnent une comparution en cour.

À noter que des victimes ont rejeté le processus et préfèrent justement faire appel à un avocat. Grand bien leur fasse. Elles ont le droit de le faire, et nous les encourageons à obtenir justice. Les crimes commis par certains curés ne doivent pas demeurer impunis; la responsabilité de leur employeur ne doit pas être oubliée. Peu importe que ce soit à travers un processus de conciliation ou devant les tribunaux.

Cela dit, toutes ces histoires nous poussent à nous interroger sur l’ampleur véritable du scandale des agressions sexuelles commises par les prêtres et religieux en Acadie. À quel point le fléau était-il généralisé? Ce que nous savons aujourd’hui n’est-il que la pointe de l’iceberg? Et surtout, la question la plus importante, mais à laquelle nous n’aurons peut-être jamais la réponse définitive: les évêques, archevêques et simples prêtres de l’époque étaient-ils au courant de ce qui se passait? En termes plus clairs: les agresseurs étaient-ils protégés?

Au cours des dernières années, les noms des pères Lévi Noël, Charles Picot, Camille Léger, Frederick Hanson, Joseph Numbi Phaku Mavambu (ce dernier pour des faits survenus de 2008 à 2010) et maintenant Yvon Arsenault et Irois Després ont tous été identifiés à des allégations d’agressions sexuelles. Certains ont été condamnés par les tribunaux. D’autres non. Si tous ces noms avaient été rendus publics en même temps, au lieu d’au compte-gouttes, on parlerait aujourd’hui d’un énorme scandale qui aurait fait les manchettes d’un océan à l’autre.

Il a fallu des décennies avant que l’Église ne soit obligée de faire face en Acadie à son sombre passé. Il était grand temps que cela se fasse. L’Église a le devoir de répondre à ces questions et d’aller une fois pour toutes au fond des choses.