Où en serions-nous sans la Charte?

Il y a dix jours, les commissaires aux langues officielles du Nouveau-Brunswick et du Canada s’unissaient à Fredericton pour souligner le 20e anniversaire de l’amendement de la Charte canadienne des droits et libertés, amendement qui proclamait le droit des deux communautés linguistiques de notre province à leurs institutions d’enseignement et leurs institutions culturelles distinctes. Samedi matin, des experts en droit constitutionnel réunis à l’Université de Moncton retraceront comment cet amendement (article 16.1 de la Charte) a été obtenu, la protection qu’il offre et quelle influence il aura sur l’avenir collectif des communautés linguistiques du Nouveau-Brunswick. Récemment, des déclarations intempestives de politiciens et d’intervenants ont déclenché des débats parfois virulents sur l’égalité des communautés linguistiques et le bilinguisme.

Tant au niveau fédéral que provincial, l’équilibre des budgets gouvernementaux s’est maintenu dans le débat public. Quelles dépenses les gouvernements devraient-ils comprimer, à un moment où même les secteurs de la santé et de l’éducation tombent sous la loupe des administrateurs publics à la recherche d’économies.
Ce ne sont cependant pas les administrateurs publics, du moins sur la place publique, qui remettent en question la pertinence du bilinguisme et des dépenses qui y sont associées. En octobre dernier, lorsque le profil linguistique du recensement de 2011 a été dévoilé, le chroniqueur Lorne Gunter plaidait pour que l’on mette fin au bilinguisme au Canada, en raison de son évaluation du coût annuel qu’il établit à un milliard et demi de dollars par année. Il a affirmé que les quarante ans de bilinguisme au Canada ont coûté 80 milliards $ aux contribuables canadiens, bien que les données de ce recensement indiquent que 21 % des foyers canadiens utilisent le français comme langage de communication. Pour justifier sa position, il notait aussi que ces milliards ont eu très peu d’effet sur les capacités bilingues des Canadiens: en 1971, on comptait 14 % de Canadiens, et 17 % quarante ans plus tard. Comme si le but était de rendre tous les Canadiens bilingues. Cette position a résonné auprès de certains anglophones de la province, dont l’Alliance des gens du N.-B. qui a remis en question la pertinence des dépenses gouvernementales en matière de bilinguisme au Nouveau-Brunswick. La dernière recrue de ce parti politique, l’ex-député libéral LeRoy Armstrong, a d’ailleurs cité «l’opposition de l’Alliance à la dualité linguistique» comme motif principal de sa décision.

Selon un sondage de l’Association d’études canadiennes, dévoilé en novembre 2012 et portant sur les sources de fierté des Canadiens, 90 % des Canadiens ont cité la Charte canadienne des droits et libertés, au troisième rang derrière les soins de santé universels (en première position, à 94 %) et la réputation du Canada dans le monde
(93 %). Malgré cette fierté très marquée, le gouvernement Harper a choisi de pratiquement passer sous silence en 2012 le 30e anniversaire de la Charte des droits et libertés, préférant mettre l’accent sur la guerre de 1812, pour laquelle seulement 38 % des francophones, au Québec, lui accordent de l’importance, par rapport à 61 % pour l’ensemble des Canadiens. Et bien que le bilinguisme du pays est une source de fierté pour 61 % des Canadiens, dans les journaux anglophones on a préféré rapporter que «trente-six pour cent des répondants pensent que le bilinguisme officiel a peu ou aucune importance».

Tout ça pour en arriver à quelle conclusion? Bien que généralement les Canadiens sont fiers tant de la Charte canadienne des droits et libertés que de la politique sur les langues officielles, les dinosaures, qui persistent à militer pour abolir le bilinguisme et qui s’insurgent vigoureusement contre la dualité, occupent beaucoup de place dans l’espace public et par conséquent dans le paysage politique, tant ici au Nouveau-Brunswick qu’au pays. Cette minorité à l’échelle du pays, qui appuie massivement le parti au pouvoir, a plus d’influence sur les bonzes du parti que la majorité des Canadiens, l’idéologie de l’autre étant plus compatible avec celle de celui-ci. Sans la protection de la Charte canadienne des droits et libertés, tout serait en place sur la scène politique pour faire reculer nos droits linguistiques.