Ottawa, Fredericton et les chômeurs

La décision du gouvernement provincial de venir en aide aux travailleurs saisonniers victimes du trou noir en a surpris plus d’un. Fredericton a beau dire qu’il planchait là-dessus depuis qu’Ottawa a annoncé qu’il modifierait les règles du programme d’assurance-emploi, aucun indice ou aucune déclaration ministérielle n’avait mis la puce à l’oreille à qui que ce soit.

Notons d’abord qu’il s’agit d’un programme volontaire de formation. La nuance est importante. Le gouvernement veut s’assurer de ne pas payer les chômeurs à ne rien faire en attendant l’ouverture des usines de transformation de fruits de mer. Ceux qui veulent toucher l’argent devront s’asseoir sur les bancs d’école.

En agissant ainsi, Fredericton évite de se faire accuser de pomper du fric en vain. Les apparences sont sauves. On évite aussi un retour à la situation qui prévalait dans les années 1990, alors que les libéraux de Frank McKenna étaient de façon routinière appelés chaque année à signer un chèque de plus de 1 million $ pour permettre aux saisonniers de compléter les semaines de travail pour se qualifier à l’assurance-emploi. Après l’arrivée au pouvoir des conservateurs, en 1999, le ministre des Pêches de l’époque, Paul Robichaud (maintenant vice-premier ministre), a mis fin à cette pratique.

Cette fois-ci, le gouvernement refuse de dire combien le programme coûtera, sous prétexte qu’il est volontaire et qu’il ignore combien de personnes participeront. Ne soyons toutefois pas dupes. Fredericton a des estimations dans ses cartons, et sait si ça coûtera autour de 500 000 $ ou de 5 millions $. En ne mentionnant pas de chiffres, il évite de prêter le flanc aux critiques, particulièrement (mais pas uniquement) dans le Nouveau-Brunswick anglophone, où chaque sou dépensé sur les travailleurs saisonniers est un sou de trop.

Par ailleurs, la décision de joindre le chèque du provincial à une obligation de suivre une formation n’a pas été bien accueillie de tous. Une travailleuse d’usine a déclaré dans nos pages que «ce n’est pas vrai qu’ils vont aller s’asseoir sur les bancs d’école et apprendre des choses qu’ils ne trouvent pas utiles ou nécessaires». Une phrase qui en dit long sur la complexité du problème, et qui nuit à la réputation des saisonniers (les hommes de pont, par ne nommer que ceux-là) qui travaillent fort chaque année pour arracher un maximum d’heures afin de passer le moins de temps possible sur l’assurance-emploi.

Une situation déplorable. Toute formation est bonne à suivre. Qui sait si quelques-unes des personnes qui la suivront ne réussiront pas à ouvrir leurs horizons, à trouver des façons d’échapper au cycle du travail saisonnier, de l’assurance-emploi et du trou noir?

Il ne faut toutefois pas se faire d’illusions. Cette formation offerte par Fredericton ne réglera pas le problème à long terme. Le manque d’emplois dans les régions acadiennes, en particulier sur la côte est, ne date pas d’hier. Une formation de cinq semaines ne changera rien à cette situation. Le premier ministre, David Alward, et ses ministres le savent très bien.

Alors, pourquoi le gouvernement a-t-il décidé d’offrir cette formation? La réponse est plus politique qu’économique.

Depuis son arrivée au pouvoir, en 2010, David Alward a essayé de toutes les façons possibles de se rapprocher des conservateurs fédéraux de Stephen Harper. Bien que cette stratégie n’ait pas permis au Nouveau-Brunswick de faire des gains auprès d’Ottawa, elle a eu pour effet de convaincre de nombreux Néo-Brunswickois que Stephen Harper et David Alward, c’est bonnet bleu, bleu bonnet.

Cela, rappelons-le, à un an et demi des élections provinciales.

D’où le changement de stratégie. On a vu Paul Robichaud, de loin le meilleur communicateur de ce gouvernement, rappeler et défendre lors d’une assemblée publique à Shippagan ses actions et celles de ses collègues. Surtout, il y a ce programme de formation qui non seulement viendra en aide aux saisonniers sans revenu, mais achètera aussi la paix (personne n’aime voir des pneus brûler dans le centre-ville de Tracadie-Sheila).

Pendant ce temps, le gouvernement Harper a une nouvelle fois montré ses vraies couleurs. Sa priorité est désormais… de retrouver les fonctionnaires qui ont ébruité l’information au journal Le Devoir sur les quotas de chasse aux fraudeurs et sur les visites-surprises aux chômeurs.

À Ottawa, personne ne se remet en question ou n’écoute les critiques. On intimide plutôt les fonctionnaires pour les faire taire.