L’infatigable bâtisseur

Un grand Canadien, un exceptionnel Acadien, un visionnaire entièrement dévoué au développement de son peuple, nous a quittés mercredi. Peu de personnes se sont distinguées dans leur vie à la hauteur de Martin-J. Légère. Sa contribution à la communauté acadienne est tellement prodigieuse qu’on peut se demander où nous en serions s’il n’avait pas consacré sa vie au développement de notre collectivité. Il n’y a pratiquement aucune facette de la vie collective des Acadiens où M. Légère ne s’est pas impliqué.

Indéniablement, la principale œuvre de sa vie demeurera la fondation et le développement de la Fédération des caisses populaires acadiennes et de toutes les ramifications du mouvement coopératif acadien. L’impact économique de cette institution rayonne dans tous les secteurs de la société acadienne: d’innombrables entreprises n’auraient jamais vu le jour sans le mouvement coopératif acadien à qui il a insufflé la vie. Des milliers de familles n’auraient pas accédé à l’acquisition de biens vitaux à leur bien-être sans l’aide financière des caisses populaires.

L’économiste spécialisé dans le mouvement coopératif, André Leclerc, confiait jeudi au journal que le mouvement coopératif acadien avait engendré une douzaine de milliers d’emplois. Mais il faut aussi ajouter à cela les milliers d’emplois créés par le secteur privé. Aux quelque trois milliards de dollars d’actifs gérés par le mouvement coopératif acadien s’ajoutent les retombées économiques et financières des entreprises financées et assurées par le mouvement coopératif. Comme le dit si bien M. Leclerc, l’œuvre de M. Légère a permis aux Acadiens, à une époque sombre du vingtième siècle, de franchir les barrières de la pauvreté. Nombre d’Acadiens, qui ont non seulement franchi ces barrières, mais qui ont aussi atteint le refuge de la prospérité, sont redevables au mouvement coopératif acadien, qu’ils soient issus du monde de la pêche, de la forêt, de la tourbe ou de l’industrie des services. En résumé, l’héritage que laisse à l’Acadie M. Martin-J. Légère est monumental.

Pendant près de trois quarts de siècle, on a entendu, partout au Canada, M. Légère vanter les mérites de la coopération. Jamais, cependant, nous l’avons entendu, ne serait-ce que subtilement, inviter les gens à reconnaître son mérite personnel. Il n’était pas en quête de reconnaissance, de pouvoir ni de gain personnel. Il était en quête perpétuelle de l’avancement de son peuple, parfois au détriment de sa réputation personnelle, comme ce fut le cas quand on l’attaquait pour être un des maîtres à penser de ce qu’on appelait «La Patente», l’Ordre de Jacques-Cartier.

Selon le réseau Historia, les premiers commandeurs de l’Ordre de Jacques-Cartier se sont réunis pour une première fois en octobre 1926 dans la paroisse Saint-Charles d’Ottawa. L’ordre a été créé pour exercer un contrepoids aux organisations secrètes anglophones et protestantes de l’époque, en particulier les Orangistes et les Francs-Maçons, des organisations secrètes dédiées à l’avancement des protestants anglophones lors de nominations religieuses et politiques, au détriment des catholiques, surtout francophones. Ceux-ci se sont donc dotés d’une organisation du même type, pour combattre à armes sinon égales, du moins similaires en nature. L’organisation s’est développée un peu partout dans les régions françaises du Canada. Si M. Légère a contribué à l’œuvre de l’Ordre de Jacques-Cartier en Acadie, ce n’était pas pour son avancement personnel. Il est toujours resté concentré à faire grandir la coopération en Acadie. La Patente, il s’en est servi comme d’un outil politique pour aider d’autres Acadiens à occuper des postes d’influence au Nouveau-Brunswick comme à Ottawa.

La feuille de route de M. Martin-J. Légère est tellement longue que le simple fait d’énumérer les fonctions qu’il a assumées, tant sur le plan professionnel et paraprofessionnel qu’au cœur d’organisations culturelles, patrimoniales et sociales, aurait occupé toute la place de cette rubrique, comme en témoigne la feuille de route publiée dans nos pages, jeudi.

Comme homme, Martin-J. Légère, malgré les accomplissements gigantesques de son parcours dans notre société, est resté humble, modeste et cordial. Son esprit, fin et aiguisé, s’exprimait toujours dans un langage impeccable, imprégné de culture et de rigueur intellectuelle, simple dans sa forme, riche en informations. Que son œuvre reste pour nous une source d’inspiration et de motivation à nous dédier au développement de notre société.