Le pipeline de l’espoir

Comme on le rapportait en page quatre dans notre édition de mercredi, c’était le branle-bas politique à Saint-Jean. Des travailleurs de la raffinerie Irving se tenaient bien rangés, comme une garde d’honneur déployée pour un grand évènement. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick et le ministre fédéral Keith Ashfield étaient sur place, multipliant les entrevues avec la presse locale, provinciale et nationale. Un porte-parole de la raffinerie exprimait la joie de participer à ce grand jour, et le chef du parti de l’opposition officielle s’est empressé de publier un communiqué de presse soulignant l’opportunité importante pour le Nouveau-Brunswick.

Mais de quel évènement s’agissait-il au juste? Quel était le motif de ces réjouissances? La société TransCanada Corporation a émis mercredi matin un avis qu’elle lancera des appels d’offres «exécutoires» qui visent à obtenir des engagements fermes de «parties intéressées par un projet d’oléoduc» qui transporterait du pétrole de l’Ouest canadien vers les marchés de l’Est. Les appels d’offres, selon le communiqué de TransCanada, seront officiellement lancés le 15 avril. Les parties intéressées auront jusqu’au 17 juin 2013 pour déposer leurs soumissions. Alors tout le déploiement de mercredi célébrait l’annonce d’un appel d’offres…

TransCanada affirme qu’elle lancera les appels d’offres parce que ses consultations préliminaires, ce qu’elle décrit comme une phase de manifestation d’intérêts, ont été «fructueuses». Si les offres sont «concluantes», TransCanada procédera à l’étape suivante, l’obtention des permis de construction et d’exploitation. Si le communiqué de presse évoque 2017 comme date de mise en service, ailleurs sur le site de TransCanada, la société vise l’exploitation du pipeline en 2018.

TransCanada a baptisé son projet «Oléoduc Énergie Est». Il consiste à convertir un tronçon du pipeline de 3000 km, qui sert actuellement au transport du gaz naturel, pour acheminer du pétrole lourd tiré des sables bitumineux vers Montréal et Lévis où sont situées les raffineries du Québec. Ces deux raffineries peuvent produire environ 425 000 barils par jour. Pour approvisionner la raffinerie de Saint-Jean, qui peut raffiner 300 000 barils de pétrole par jour, un nouveau tronçon de 1400 km serait construit. Une fois en exploitation, l’Oléoduc Énergie Est pourrait transporter 850 000 barils par jour, affirme TransCanada.

Au Nouveau-Brunswick, l’arrivée de l’oléoduc permettrait à la raffinerie de Saint-Jean d’approvisionner sa raffinerie en pétrole d’origine canadienne plutôt que du pétrole du Moyen-Orient, plus cher. Mercredi, le porte-parole de la raffinerie Irving a indiqué que cet approvisionnement en pétrole canadien lui permettrait d’être plus concurrentiel sur les marchés. C’est un point positif. Est-ce que cela mènerait à des prix plus bas pour les consommateurs de la province? Logiquement, c’est possible, mais ce n’est pas garanti.

Le discours politique sur le projet de l’oléoduc est empreint d’un optimisme débordant, mais très vague sur les retombées réelles du projet. On évoque la possibilité de créer des milliers d’emplois, mais on ne précise pas pendant combien de temps. En fait, la majorité des emplois seraient créés durant la construction de l’oléoduc. TransCanada embauchera-t-il son personnel au Nouveau-Brunswick? C’est possible, mais rien n’est confirmé.

Il faut que la situation de l’emploi au Nouveau-Brunswick soit vraiment en mauvaise posture pour que le premier ministre s’accroche à ce projet comme une bouée de sauvetage. En matière de création d’emplois, la majorité de ces emplois attendus seront de dix-huit mois à deux ans, si on se fie au calendrier des travaux avancé par TransCanada. À la raffinerie de Saint-Jean, essentiellement la production restera stable, c’est la source de l’approvisionnement qui changera.

À Québec, le discours politique est beaucoup plus sobre. Le gouvernement du Québec s’est contenté d’affirmer à la mi-février, après la visite de M. Alward, qu’il «n’était pas hostile» au projet, à condition qu’il soit exemplaire sur le plan environnemental et qu’il représente pour le Québec des retombées économiques significatives.

L’oléoduc aura-t-il des retombées économiques au Nouveau-Brunswick s’il se concrétise? Oui, bien sûr, mais des retombées temporaires. Changera-t-il définitivement la dynamique de l’emploi et de l’économie de la province? N’y misez pas votre dernière chemise, vous risqueriez de la perdre.