Le doute dévastateur

 Après des mois d’angoisse engendrée par les accusations dont il était l’objet, il n’y a pas de doute que Randy O’Brien doit être soulagé d’avoir été acquitté. Mais, dans votre esprit, est-il réellement innocent? Parions que le doute persiste.

Rappel des faits. Randy O’Brien avait l’intention d’exploiter un service de gardiennage dans la région de Shediac. Deux des adolescentes en formation chez lui l’accusent de leur avoir demandé de poser en bikini pour 200 $, ou de poser nues pour 500 $. Selon elles, les photos étaient destinées à l’accusé et ses partenaires de poker. À la suite des déclarations des adolescentes à la police, M. O’Brien a été accusé de tentative de possession de pornographie juvénile, et d’incitation à des mineures en vue d’en produire.

Le fait que le jury ait délibéré pendant trois jours illustre bien, aussi, ce doute qui plane sur l’affaire, mais aussi le dilemme qu’il pose. Face à de telles accusations, il est normal que l’on veuille protéger les mineures. De la perspective de l’accusé, cependant, il a suffi que des accusations soient portées pour que sa vie soit à tout jamais marquée, entachée par ces déclarations faites à la police.

Pour toutes les parties impliquées, l’affaire O’Brien était délicate. Dans l’opinion publique, le simple fait d’avoir été accusé a entaché la réputation de Randy O’Brien; il n’a jamais vraiment bénéficié de la présomption d’innocence. Si l’affaire était rendue en cour, c’est que la Couronne a estimé avoir suffisamment de preuves pour déposer les accusations. L’envers de la médaille, les preuves en question reposaient principalement sur le témoignage des adolescentes. M. O’Brien n’a pas été accusé de possession de pornographie juvénile, mais bien de l’intention de s’en procurer, une nuance importante: on lui a prêté ces intentions, sans pour autant avoir constaté qu’il disposait de ce matériel.

Il n’y a pas que la réputation de l’accusé qui est l’objet de doute à la suite de cette affaire. Après la décision du jury, des doutes subsistent quant au travail de vérification des faits présumés de l’affaire. L’enquête policière a-t-elle été suffisamment approfondie pour justifier une mise en accusation? La Couronne disposait-elle de preuves suffisamment solides pour porter les accusations, ou a-t-elle couru le risque de présumer que les adolescentes disaient la vérité? Si les preuves avaient été bien documentées et convaincantes, le jury aurait-il délibéré pendant trois jours?

Pour l’accusé, Randy O’Brien, c’est une victoire aigre-douce. Bien sûr, il doit être soulagé d’avoir été blanchi des accusations.

Mais de l’autre côté, l’affaire lui a coûté cher en frais de justice, sans compter qu’il a dû vendre son entreprise étant donné la perception qui s’est dégagée de la mise en accusation, une perception visiblement incompatible avec la nature de son entreprise. Seule une déclaration des adolescentes, reniant leurs accusations, pourrait laver la réputation de l’accusé dans ce dossier.

Ce ne serait pas la première fois qu’une personne soit accusée sans preuves suffisantes. L’histoire de notre système judiciaire est riche en erreurs judiciaires. Dans ce cas-ci, le doute persiste: s’agit-il d’une erreur judiciaire due à un empressement de régler l’affaire, ou s’agit-il d’un cas où la preuve a été mal préparée?

La réponse pourrait peut-être se révéler si, effectivement, M. O’Brien procède à une poursuite au civil pour atteinte à sa réputation. Selon les déclarations faites à la presse, M. O’Brien a bel et bien l’intention de procéder à cette poursuite. Comment pourrait-il faire autrement? Malgré les coûts financiers importants qu’une telle poursuite implique, n’est-ce pas le seul recours à sa disposition pour convaincre l’opinion publique de son innocence?

Comme société, le cas O’Brien nous interpelle. Avons-nous suffisamment confiance en notre système judiciaire pour reconnaître l’innocence d’un accusé lavé d’accusations de cette nature? Pour le système judiciaire, le cas lui pose aussi un dilemme. Comment équilibrer son action pour protéger de jeunes victimes potentielles, sans pour autant gâcher inutilement la vie d’un citoyen faussement accusé? Chose certaine, le doute qui persiste est dévastateur.