Les leçons d’un triste samedi

Il y a dix ans, la ville de Shippagan retenait l’attention de la presse nationale et internationale quand une foule s’est attaquée aux bateaux du gouvernement fédéral entreposés en les brûlant. Au cours de la soirée, deux usines ont également passé au feu. Tout le monde s’en souvient.

La veille, le vendredi en fin d’après-midi, le ministre fédéral des Pêches, Robert Thibeault, avait dévoilé le plan de pêche au crabe pour le sud du golfe du Saint-Laurent, un plan qui retirait 15 % du total admissible des captures des crabiers traditionnels pour offrir au secteur côtier un accès à la pêche au crabe dans le sud du golfe. Le ministre avait depuis des mois envoyé des messages clairs quant à son intention de partager la ressource du crabe avec plus d’unités de pêche. Durant les négociations qui ont précédé l’annonce du plan de pêche, la question n’était pas de savoir s’il y avait un partage garanti pendant cinq ans, mais bien quel pourcentage allait constituer la formule de partage.

Durant cette période de négociations précédant l’annonce tardive du plan de pêche au crabe, tant le ministre fédéral des Pêches que les représentants des flottilles traditionnelles de pêche au crabe se sont campés sur leurs positions: aucun argument présenté par les flottilles traditionnelles n’a convaincu le ministre de renoncer au partage qu’il envisageait et qu’il a finalement imposé, et de leur côté les crabiers traditionnels ont refusé d’accepter quelque niveau de partage que ce soit, sauf si le total admissible des captures atteignait un objectif où ils estimaient qu’un partage serait raisonnable. Dix ans plus tard, quelles leçons pouvons-nous retenir de la saga engendrée par la décision du ministre fédéral des Pêches de procéder unilatéralement à un partage permanent du crabe?

La première leçon touche à la stratégie employée par les manifestants pour tenter de faire reculer le gouvernement fédéral. Le saccage engendré par les manifestations n’a pas conduit à un changement du plan de pêche. Le partage tant décrié a bel et bien été mis en œuvre. Le ministre ne pouvait céder aux pressions, car s’il l’avait fait, il aurait invité la répétition de tels comportements par d’autres groupes qui auraient voulu des changements aux plans de pêche annoncés.

La deuxième leçon qu’on devrait tirer des évènements de 2003 vise les stratégies de négociations. Tant le ministre que les crabiers ont sous-estimé la détermination de chacun des camps à faire valoir son point de vue. Dans un processus de négociations, on doit bien cerner les enjeux, et évaluer les chances d’obtenir gain de cause. Les négociateurs des crabiers ont sous-estimé la volonté du ministre d’imposer un partage, misant sur le fait qu’il n’oserait pas imposer ce partage sans d’abord avoir eu leur assentiment. Cette erreur de jugement leur a coûté sept et demi pour cent du total des prises admissibles de crabe, car quelques mois avant l’annonce du plan de pêche le secrétaire parlementaire des pêches avait communiqué aux fédérations acadienne et québécoise des pêcheurs semi-hauturiers que le ministre était prêt à considérer un partage de 7,5 % plutôt que les 15 % qu’il a finalement retenus. Mais le ministre avait également erré dans son jugement, sous-estimant la réaction qu’allait engendrer sa décision.

La troisième leçon découle des répercussions judiciaires des manifestations. Certains manifestants ont payé cher leur égarement d’une journée: ils ont été condamnés à payer de lourdes amendes et ils ont été assignés à résidence pendant assez longtemps.

Le chapitre judiciaire sur cette affaire n’est pas clos. Cet automne, la Cour fédérale entendra la cause de près d’une centaine de crabiers qui réclament un dédommagement financier pour la décision de 2003, une cause dans laquelle ils ont investi une dizaine de millions de dollars en espérant récupérer plus ou moins 250 millions $ en dédommagement pour la part de contingent qui leur a été retirée dix ans passés. Entre l’espoir de faire payer le gouvernement fédéral pour sa décision et la réception d’un chèque de dédommagement, il y a loin de la coupe aux lèvres.