Le prix à payer

 Mardi, à la page 20 de notre édition, un entrefilet en bas de page rapportait le mécontentement du gouvernement Harper à l’endroit de l’Union européenne qui s’apprête à classer les carburants selon leurs émissions de gaz à effets de serre. Pour combattre l’agenda de l’Union européenne (UE), le ministre des Ressources naturelles du Canada est parti en croisade en Europe pour mousser le pétrole canadien tiré des sables bitumineux. C’est un exercice difficile. Pourquoi?

La première erreur stratégique dont le Canada s’est rendu coupable sous l’administration Harper touche au changement dramatique de position en ce qui a trait à sa politique de lutte aux changements climatiques. On peut se mettre un bandeau sur les yeux ainsi que des bouchons dans les oreilles et prétendre que le secteur environnemental et le secteur énergétique n’ont aucun rapport entre eux, mais ce n’est pas la perspective à partir de laquelle l’UE travaille. Ce n’est pas parce que le Canada a décidé de se retirer du protocole de Kyoto qu’il cesse d’exister.
Dans le communiqué émis par le bureau du ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver affirme que le pétrole brut tiré des sables bitumineux se compare à d’autres types de pétrole lourd dont la consommation engendre la production de gaz à effets de serre, similaire à bien d’autres pétroles lourds consommés en France (où le ministre était, lundi) et en Europe.

Ce que le ministre omet de considérer touche à l’extraction du pétrole lourd des sables: il faut consommer beaucoup plus d’énergie pour extraire le pétrole des sables que les pétroles lourds auxquels fait référence le ministre des Ressources naturelles du Canada. Le message du ministre Oliver revient à dire ceci: puisque le pétrole des sables bitumineux n’engendre pas plus d’émission de gaz à effets de serre lors de sa consommation, l’UE n’a pas à se préoccuper des gaz à effets de serre lors de leur extraction. Celle-ci est uniquement le problème du Canada. Le ministre poursuit en affirmant, le plus sérieusement du monde, que le Canada réclame une approche scientifique à l’étude de la production des gaz à effets de serre. Quand on sait la façon dont le gouvernement fédéral actuel traite ses propres scientifiques dans le domaine des pêches et de l’environnement, en les bâillonnant et en réduisant les ressources à leur disposition, avouez qu’il a de quoi sourciller à la lecture de l’argument de Joe Oliver. Il n’y a qu’un type de science toléré par le gouvernement fédéral actuel: celle qui étaye ses politiques. Les recherches scientifiques qui contredisent ses politiques sont écartées du revers de la main.

Le ministre des Ressources naturelles a aussi informé les Français que le Canada s’est aligné sur la politique des États-Unis en matière de lutte aux gaz à effets de serre. Il cite les objectifs que s’est fixés le Canada, réduire d’ici 2020 de 17 % les émissions de gaz par rapport au niveau de 2005. Nous sommes à mi-chemin d’atteindre ces objectifs. Ce que cache le ministre dans sa déclaration, mais que tous les chefs d’État de l’UE savent, c’est que le Canada a considérablement réduit les objectifs de réduction de sa production de gaz à effets de serre par rapport aux engagements pris en signant le protocole de Kyoto. Ce faisant, il pouvait ralentir la cadence de lutte aux gaz à effets de serre, laissant plus de temps à l’industrie pétrolière de réduire la production de ces gaz et, surtout, lui permettant d’intensifier l’extraction du pétrole des sables sans très grande considération pour l’environnement.

Le ministre Oliver n’obtiendra probablement pas beaucoup de résultats de sa «campagne» de promotion du pétrole canadien pour une raison bien simple. Sur le plan de l’environnement à l’échelle internationale, le Canada s’est dissocié de ses partenaires du protocole de Kyoto, au grand dam de ceux-ci. Si plusieurs Canadiens font preuve de naïveté en croyant que le Canada progresse à grands pas dans sa lutte aux changements climatiques, les chefs d’État de l’Union européenne sont de l’avis contraire.