Les conservateurs affament les Sentinelles

Les vannes qui étranglaient la Petitcodiac depuis des décennies ont beau être ouvertes depuis 2011, la rivière continue de faire l’actualité pour les mauvaises raisons. Le dossier est toujours aussi politisé, et ce n’est pas une bonne nouvelle.

L’ouverture des vannes du pont-chaussée, lesquelles empêchaient la libre circulation des eaux de la Petitcodiac, n’a pas signifié la fin des Sentinelles. Au contraire, loin de crier victoire, cet organisme qui se bat depuis des décennies pour la restauration de la rivière continue de monter la garde sans relâche.

Il y a une semaine, les Sentinelles ont alerté l’opinion publique sur un projet d’enrochement qui devait protéger des infrastructures publiques construites tout près des eaux et qui semblaient menacées par l’érosion. Les Sentinelles sont rapidement intervenues pour remettre les pendules à l’heure. Ce sont plutôt des sédiments accumulés au cours des années qui sont grugés par le courant, pas la berge en tant que telle.

Ces nouvelles informations ont poussé la Ville de Moncton à demander au gouvernement provincial de retarder l’installation de pierres le long de la berge du parc Mascaret. «Veut-on vraiment un mur de roches d’un bout à l’autre de la Petitcodiac?», s’est interrogé avec justesse le conseiller municipal Daniel Bourgeois, de Moncton.

La réputation des Sentinelles Petitcodiac n’est plus à faire. Leur expertise au sujet de la rivière dépasse sans doute celle du gouvernement provincial, et certainement celle des politiciens qui prennent les décisions.

Or, le gouvernement a cessé de subventionner l’organisme. Par le biais du Fonds de fiducie sur l’environnement, les Sentinelles réussissaient chaque année à aller chercher un peu de financement. On ne parle pas ici de millions de dollars. En 2011, Fredericton a signé un chèque d’un peu plus de 25 000 $. Cette année, ce ne sera rien du tout. Le ministre Bruce Fitch affirme que les Sentinelles ne sont qu’un groupe de pression, et que la province ne finance pas les lobbyistes.

Pendant ce temps, ce même fonds financera la Lake Petitcodiac Preservation Association (LAPPA), depuis toujours opposée à l’ouverture des vannes du pont-chaussée, et qui défend les intérêts d’un groupe de propriétaires fonciers de Riverview. Ceux-ci profitaient d’un magnifique lac artificiel, qui a depuis pratiquement disparu. Ils tentent désormais de prouver que la rivière est en train de se faire polluer. Leur travail est «éducatif», selon le ministre, et mérite donc d’être financé.

Bruce Fitch, rappelons-le, est député de Riverview. Il a été maire de cette banlieue anglophone de Moncton avant de se lancer en politique provinciale. Il s’est toujours opposé à l’ouverture des vannes.

Officiellement, c’est un comité qui décide qui recevra de l’argent du Fonds de fiducie pour l’environnement. Dans les faits, le ministre se mêle des décisions. Les politiciens sont de petites bêtes de pouvoir qui aiment imposer leur bon vouloir quand elles le peuvent. M. Fitch n’a probablement pas un mot à dire sur le contenu du budget provincial. Cependant, quand vient le moment de distribuer les bonbons de son ministère, il n’est pas loin.

Depuis toujours, le dossier de la Petitcodiac est très politisé. Les gouvernements qui se sont succédé ont préféré financer une centaine d’études (!) avant de finalement se résoudre à entreprendre la restauration, au prix du mécontentement du groupe de Riverview.

Ces jours-ci, les astres politiques sont mal alignés pour la «rivière chocolat». Les conservateurs sont au pouvoir tant à Fredericton qu’à Ottawa. Le libéral fédéral Brian Murphy, qui appuyait la restauration, a laissé sa place dans Riverview-Moncton-Dieppe au conservateur Robert Goguen, qui n’appuie pas le projet de destruction du pont-chaussée pour le remplacer par un nouveau pont. Et le ministre provincial responsable du dossier (Bruce Fitch) vit à Riverview, seule municipalité du Grand Moncton qui a refusé d’appuyer une motion demandant au gou­vernement fédéral de s’engager finan­ciè­re­ment dans le projet de restauration.

En choisissant délibérément d’affamer les Sentinelles Petitcodiac au profit de la LAPPA, le ministre tombe très bas dans l’échelle de la politicaillerie. Être opposé à la restauration d’une rivière qui circule en plein coeur de la plus importante région urbaine du Nouveau-Brunswick est une chose; mettre des bâtons dans les roues d’un organisme qui a déjà fait ses preuves en est une autre. Le premier ministre, David Alward, doit rappeler Bruce Fitch à l’ordre. Le Nouveau-Brunswick n’a pas besoin d’un ministre de l’Environnement qui utilise de façon arbitraire les fonds publics pour régler ses comptes.