La sécurité maritime, une responsabilité partagée

Bon an, mal an, on compte depuis quelques années environ 300 accidents maritimes au Canada. C’est une nette amélioration par rapport aux années 1990 où la moyenne annuelle d’accidents maritimes tournait autour de 400. Dans la foulée d’un accident comme celui de Tabusintac, il est facile d’oublier que la situation s’améliore, facile aussi d’oublier comment elle pourrait être encore moins tragique.

Selon le Bureau de la sécurité des transports du Canada, de 2007 à 2011 on comptait une moyenne annuelle de 391 accidents maritimes rapportés à son attention. Durant la même période, quatre accidents maritimes sur dix étaient attribuables à des bateaux de pêche de toutes dimensions. En 2012, on compte une centaine d’accidents de moins par rapport à la moyenne des cinq années précédentes: 286 accidents, plutôt que les 391 cités ci-haut. Alors que la moyenne annuelle de décès en mer de 2007 à 2011 s’établissait à 19 morts, l’an dernier on en a déploré 12, soit une diminution du tiers.

La semaine dernière, le député d’Acadie-Bathurst, Yvon Godin, a sévèrement critiqué le gouvernement fédéral pour avoir tardé à entretenir le chenal emprunté par les pêcheurs qui ont Tabusintac comme port d’attache. L’ensablement des chenaux est relativement commun ici, et chaque printemps, les pêcheurs se plaignent, à juste titre, que le gouvernement fédéral néglige l’entretien des voies maritimes. Les compressions des budgets des ministères fédéraux, et ça ne date pas du gouvernement actuel, ont nécessairement conduit à une réduction des services, avec le résultat qu’on connaît.

À notre avis, cependant, le député Godin y est allé un peu fort en établissant un lien direct entre l’ensablement du chenal menant au quai de Tabusintac et la mort des trois pêcheurs. S’il est certain que l’ensablement du chenal crée des conditions de navigation plus difficiles et moins sécuritaires, surtout par mauvais temps, il n’en demeure pas moins que les pilotes d’embarcations ont une responsabilité quant aux décisions qu’ils prennent, et aux conditions auxquelles ils choisissent de s’assujettir.

À la suite de la tragédie de Tabusintac, il y aura une enquête du Bureau de la sécurité des transports du Canada, comme il y en a toujours pour un accident maritime fatal. Nous saurons plus précisément, à la publication du rapport, les circonstances qui ont mené à la mort tragique de Ian Benoit, Alfred Rousselle et Samuel-René Boutin. Mais nous connaissons déjà certains éléments: les conditions météorologiques étaient difficiles, le passage du chenal était périlleux, les trois marins ne portaient pas leur gilet de sauvetage.

Il est certain que le rapport abordera l’ensablement de la voie maritime vers le quai de Tabusintac. On ne prendrait pas beaucoup de risque à parier que l’ensablement rendait la navigation plus difficile dans les conditions météorologiques qui prévalaient au moment de l’accident. C’est un facteur qui aura sans doute contribué à l’accident. Mais ce n’est qu’un facteur, à la limite, marginal.

Après l’accident, on a entendu le témoignage d’autres capitaines qui décrivaient les conditions de navigation le jour de l’accident. Première conclusion: il était dangereux de naviguer ce jour-là.

À ce temps-ci de l’année, la température de l’eau est basse. À partir du moment où les pêcheurs ont dû quitter le bateau ou en ont été éjectés, ils avaient besoin de vêtements adéquats pour les conditions dans lesquelles ils se sont retrouvés. Un simple gilet de sauvetage n’aurait pas suffi à sauver les pêcheurs: une fois à l’eau, il ne suffit pas de flotter. Il faut être protégé de la température de l’eau. Dans les circonstances, l’hypothermie est l’ennemie à combattre, une ennemie impitoyable qui tue en quelques minutes à moins d’avoir revêtu une combinaison de survie conçue pour résister à ces conditions, en attendant un sauvetage.

Même en étant des marins d’expérience, même après avoir survécu à des conditions difficiles de navigation, on ne doit jamais sous-estimer la force des éléments naturels et s’exposer aux conséquences connues d’une nature déchainée.