En avoir pour notre argent

Les plus fervents critiques du Sénat ont peut-être découvert le site web du Temple de la honte, un petit bijou du NPD fédéral qui met en lumière certains des pires cas d’abus de sénateurs canadiens depuis plus d’un siècle.

On y découvre, par exemple, le cas du sénateur libéral Philippe Gigantès, qui a lu devant ses collègues un livre qu’il avait écrit et publié en anglais. Or, en raison de la Loi sur les langues officielles du Canada, tout ce qui est dit à la Chambre haute doit être traduit dans l’autre langue. M. Gigantès a donc pris la traduction française, payée par les contribuables… et a ainsi publié son livre en français. Édifiant n’est-ce pas?

Ces jours-ci, les scandales sont d’une autre nature. Mike Duffy, Pamela Wallin et compagnie sont accusés d’avoir fait fi des règles pour obtenir de généreuses allocations de dépenses. Chaque jour apporte son lot de nouvelles révélations, au point où, plus que jamais, la question est posée partout au Canada: doit-on abolir le Sénat?

Le budget annuel du Sénat tourne autour des 90 millions $ par année. Comme il y a 105 sénateurs actifs, un calcul rapide et un tantinet simpliste nous permet de constater que chacun d’entre eux nous coûte un peu moins de 1 million $ par année. En avons-nous pour notre argent? La réponse est non, et nous ramène à la question de départ: que faire de cette institution obsolète? L’éliminer, la réformer ou tolérer un statu quo chaque jour de plus en plus inaccep­table?

En Acadie, la question ne fait pas l’unanimité, et pour cause. L’Acadie est surreprésentée, avec pas moins de cinq sénateurs francophones ou acadiens, y compris trois dans Madawaska-Restigouche. Un Sénat élu aurait pour conséquence de réduire cette représentation, alors que cette dernière disparaîtrait complètement si l’institution était éliminée.

De plus, ceux et celles qui défendent la vénérable institution affirment que celle-ci joue un rôle important pour défendre les minorités qui disposeraient autrement de peu ou pas de voix au sein du Parlement.

Dans l’Acadie Nouvelle de jeudi, des députés du NPD fédéral (en faveur de l’abolition) affirment toutefois qu’il s’agit d’un mythe et que, dans les faits, les sénateurs ne jouent pas ce rôle. Le député d’Acadie-Bathurst, Yvon Godin, rappelle que la Chambre des communes a adopté en mars 2010 (les conservateurs étaient alors minoritaires) le projet de loi C-232 sur le bilinguisme des juges à la Cour suprême du Canada. Le projet de loi a ensuite été bloqué au Sénat, où les conservateurs sont majoritaires. Comme c’est malheureusement trop souvent le cas, la ligne de parti a primé ce fameux rôle de défense des minorités.

Prenons un exemple concret. Les quatre provinces de l’Atlantique comptent sur 30 sénateurs pour les représenter. Le Québec en a 24. Ces 54 sénateurs forment plus que la moitié du Sénat, et devraient donc avoir une influence importante.

Or, le gouvernement de Stephen Harper a adopté dans son dernier budget une réforme de l’assurance-emploi qui a été dénoncée à travers ces cinq provinces. Ce groupe de 54 sénateurs (y compris le tristement célèbre Mike Duffy, censé représenter l’Île-du-Prince-Édouard) aurait pu faire dérailler le processus et refuser d’adopter la réforme. Il ne l’a pas fait. Tout ce beau monde a appuyé la ligne de parti et obéi aux ordres. Les conservateurs ont voté pour le budget, les libéraux se sont opposés.

Il faut rappeler que les sénateurs ne sont pas élus. Ils n’ont pas de compte à rendre à la population et n’ont pas peur de perdre leurs sièges. La plupart d’entre eux sont des candidats défaits lors d’élections précé­dentes ou des organisateurs politiques, et sont fidèles à ceux qui leur ont accordé ces postes. Ils ne mordront pas la main qui les nourrit aussi généreusement.

Il existe de bons sénateurs qui ne ménagent pas leurs efforts pour des causes qui leur tiennent à coeur. Pas question ici de mettre tout le monde dans le bateau du sénateur Duffy. Mais le fait demeure que le Sénat est une institution dépassée et qui sert trop souvent de planque pour les amis du gouvernement en place.

La bonne nouvelle, c’est que les scandales des derniers mois jettent une lumière sur les failles du système comme jamais aupa­ravant. De plus, la Cour suprême indiquera bientôt la marche à suivre pour un gouvernement qui voudrait faire élire les sénateurs ou fermer l’institution.

Un nombre grandissant de personnes sont en faveur de cette dernière option, y compris au Nouveau-Brunswick. Si le Sénat et tous les abus qu’il a engendrés devaient devenir chose du passé, il ne s’en trouverait pas beaucoup pour le pleurer.