Le petit ménage

Pour faire taire les spéculations sur l’étendue de mauvaises pratiques administratives des sénateurs, la leader du gouvernement au Sénat, Marjory LeBreton, demande à ses homologues d’accepter de se soumettre à des inspections du bureau du vérificateur général du Canada.

Pour montrer qu’il est sérieux quand il prône l’abolition du Sénat, le Nouveau Parti démocratique (NPD) veut tout simplement lui couper les vivres: hier midi, le NPD a déposé une motion pour abolir le 1er juillet le budget attribué au Sénat.
Ces deux gestes ont ceci de commun: ils ne s’attaquent pas au problème, ils le maquillent.

Dans le cas de la motion de Mme LeBreton, les inspections du vérificateur général ne feront pas oublier les abus les plus flagrants commis par Mike Duffy, Pamela Wallin, Mac Harb et Patrick Brazeau. Si les projecteurs de la presse ont été braqués sur le cas de Mike Duffy, et par voie de rebondissements sur celui qui l’a nommé au Sénat, le premier ministre Stephen Harper, ce dernier n’a pas fini d’être embarrassé.

C’est aussi M. Harper qui a nommé Pamela Wallin au Sénat. Pour le remercier, Mme Wallin a réclamé 321 000 $ en frais de voyage en deux ans et demi, du 1er septembre 2010 à la fin février 2013. Les réclamations de Mme Wallin font l’objet d’une enquête indépendante commandée à la firme comptable Deloitte qui doit remettre son rapport à la fin du mois. On s’attend à ce que le rapport de Deloitte démontre que Mme Wallin aurait facturé au Sénat des voyages effectués pour assister à des réunions de conseils d’administration auxquels elle siège, l’un à Toronto, l’autre à Calgary. Comme les trois autres sénateurs qui ne siègent plus avec leur caucus respectif, Mme Wallin n’est plus au caucus conservateur et elle aurait déjà remboursé 40 000 $ au gouvernement fédéral. Est-ce que ce sera suffisant? C’est une des questions à laquelle répondra le rapport de la firme Deloitte. Chose certaine, les projecteurs suivront aussi Mme Wallin et M. Harper qui, en février dernier, défendait contre vents et marées la légitimité des dépenses de sa protégée. Avait-il raison de la défendre? On verra, mais certaines indications sur les dépenses de la sénatrice nous font croire que non.

En ce qui a trait à la motion du NPD, le parti d’opposition sait pertinemment que sa motion sera battue, qu’elle n’aura donc pas d’autre effet que de souligner sa volonté de voir cette institution parlementaire disparaître. Comme la plupart des Canadiens, les gens du NPD savent bien que l’abolition réelle et effective du Sénat passe par un amendement constitutionnel, tout comme les conservateurs savent qu’une véritable réforme de la Chambre haute doit suivre la même voie.

En invitant le vérificateur général à se mettre le nez dans les réclamations de dépenses des sénateurs, la leader du gouvernement au Sénat doit sûrement être consciente que quelques-uns de ses collègues se demandent si toutes leurs réclamations sont irréprochables. Si les réclamations les plus excessives, comme celles de Duffy ou de Wallin, sont maintenant connues, les inspections du bureau du vérificateur général vont sans doute mettre à jour quelques autres mauvaises habitudes qui passaient jusque-là inaperçues. Comme ces rapports de dépenses sont maintenant archivés, ils ne peuvent être corrigés. Ce qui peut être corrigé, toutefois, c’est justement l’attitude de certains de ces sénateurs qui se croient tout permis, convaincus que les règles sont là pour les autres.

Avec la perspective d’une inspection du vérificateur général qui plane, il ne serait pas étonnant de constater l’an prochain que le niveau de réclamations des sénateurs est inférieur à ce qu’il a été au cours des ans. Si la différence est minime, ce sera une indication que les sénateurs n’ont généralement réclamé que ce qui leur était dû. Si la diminution des dépenses et des allocations aux sénateurs devait être importante cette année par rapport aux années précédentes, ce serait le signe certain que trop de sénateurs et de sénatrices ont poussé à la limite la confiance qui leur était accordée. L’opinion publique pousserait alors le gouvernement à s’engager dans une réforme réelle du Sénat, plutôt que de faire un petit ménage, le temps que la tempête médiatique passe…