Ici la controverse

Radio-Canada a porté un grand coup, mercredi, en annonçant qu’elle allait changer l’image de marque de la télévision publique francophone. Son nom disparaîtra graduellement des ondes pour faire place à «Ici». On dit que la fortune sourit aux audacieux. Radio-Canada n’en manque clairement pas. À moins que ce soit de l’inconscience.

Précisons d’abord que l’entité Société Radio-Canada ne change pas de nom, une décision qui a sans doute à voir avec le fait que celui-ci est enchâssé dans la Loi (fédérale) sur la radiodiffusion. Un vote à la Chambre des communes est nécessaire pour l’amender.

Les dirigeants de la société d’État ont sagement choisi de ne pas aller dans cette direction, qui aurait entraîné un cirque politique et médiatique avant de se conclure par un échec.

Par contre, le mot Radio-Canada va disparaître peu à peu de votre téléviseur, des sites web, des stations de radio, etc. On parlera dorénavant d’Ici Télé, Ici Première (la Première chaîne, à la radio), Ici Musique (pour la chaîne radio Espace Musique), Ici Artv, etc. Le «Ici» provient bien entendu de la fameuse phrase «Ici Radio-Canada», répétée sur les ondes depuis longtemps.

La nouvelle image de marque est loin de faire l’unanimité. Les jeux de mots, les moqueries et les critiques fusent sur les réseaux sociaux depuis l’annonce. À Ottawa, le ministre responsable, James Moore, a déjà laissé entendre qu’il n’est pas enthousiasmé par la modification. Au Nouveau-Brunswick, le nom rappelle le tristement célèbre slogan Être… ici on le peut, qu’ont tenté d’imposer les libéraux. Il y a aussi une forte opposition à l’interne. Le syndicat des communications de la SRC s’oppose à une décision qu’il qualifie de «malvenue et inappropriée» et parle du «superficiel Ici».

Bref, c’est mal engagé.

La nouvelle est tout sauf banale. Nous vivons dans un monde où les entreprises protègent jalousement leur image de marque et vont jusqu’à investir des millions de dollars pour la promouvoir. C’est encore plus important pour les entreprises de communications, qui doivent survivre dans un univers hyperfractionné où n’importe qui peut se prétendre journaliste et rapporter rumeurs et nouvelles sur un site web ou sur les médias sociaux, tels que Twitter. Même chose à la télévision, où la multiplication des chaînes spécialisées et satellites fait qu’il est de plus en plus difficile pour les réseaux généralistes de tirer leur épingle du jeu.

Dans ces circonstances, comment Radio-Canada a-t-elle pu balancer une signature qui existe depuis des décennies, qui est connue de tous les francophones et qui est synonyme de sa crédibilité?

D’abord, il faut savoir que le nom Radio-Canada en chicote plus d’un dans les bureaux de Montréal, et ce, depuis longtemps. Le mot «Radio», en particulier, n’est pas représentatif d’une époque qui comprend aussi la télévision et le web. D’ailleurs, il y a une quinzaine d’années, la société d’État avait choisi de se présenter sous ses initiales SRC. La modification n’a pas apporté les résultats espérés, et la décision a éventuellement été annulée.

De plus, il faut rappeler que Radio-Canada mène une bataille féroce pour les cotes d’écoute (et donc, le marché publicitaire) au Québec. Or, ce n’est pas un secret pour personne, le mot «Canada» n’est pas particulièrement vendeur dans la province voisine ces jours-ci, et il faudrait être naïf pour penser que cela n’a pas joué dans la décision.

En Acadie, il est de bonne guerre de critiquer l’espace insuffisant que nous accorde la télévision d’État sur ses ondes en insistant sur la deuxième partie de son nom, Radio-Canada. Il va falloir du temps pour digérer la décision, et ce sera étrange d’entendre Janique LeBlanc déclarer lors de la prochaine soirée électorale que «Si la tendance se maintient, Ici Télé annonce que x formera le prochain gouvernement».

D’autres changements de nom ou de signature ont eu lieu par le passé. Radio-Canada Acadie (anciennement Radio-Canada Atlantique), TVA (Télé-Métropole) Télé-Québec (Radio-Québec) et V (TQS) sont tous des noms relativement récents et qui sont aujourd’hui bien acceptés. Mais ils n’ont pas succédé à une marque de commerce respectée depuis plus de 75 ans.

Dans les faits, il est peu probable que le changement d’appellation ait un impact positif sur les cotes d’écoute et sur la visibilité de Radio-Canada. La nouvelle marque est moins forte, n’inspire pas le même respect et sèmera la confusion chez les auditeurs. Pas exactement des deniers publics bien investis. Dans quelques années, un nouveau dirigeant ou un gouvernement ramènera RadCan (comme on l’appelle familièrement) à l’ordre et ordonnera la fin d’Ici.

En attendant, ce n’est pas là-dessus que les Acadiens jugeront Ici Télé et Ici Acadie, mais bien sur la façon dont le réseau s’acquittera de son mandat envers les francophones hors Québec. Nouveau nom ou pas, nos attentes resteront les mêmes et ne seront pas révisées à la baisse.