L’ironie du résultat

Avouez que c’est ironique: le coprésident de la Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales aurait été mal cité, quand un article publié dans un quotidien anglophone lui fait dire que le redécoupage de la carte électorale n’était qu’un exercice mathématique. L’article faisait aussi dire à Allan Maher que la commission avait jonglé avec le nombre d’électeurs d’une circonscription à l’autre, sans considération pour la langue ou la culture.

Nous ne doutons pas que M. Maher ait été mal cité. Nous ne doutons pas qu’il n’ait jamais avoué avoir participé à un exercice strictement mathématique, et nous le croyons quand il se défend d’avoir dit que la commission n’a pas tenu compte de la culture et de la langue.

Ce dont le coprésident de la commission ne peut se défendre, cependant, c’est le résultat de son rapport final. M. Maher ne peut quand même pas désavouer les décisions arrêtées par la commission, des décisions qui ont fait la sourde oreille à bon nombre des mémoires qu’ils ont reçus. Il y a tout un monde qui sépare la prétention de M. Maher au travail rigoureux de la commission et le redécoupage de la carte électorale que les commissaires nous imposent.

Le problème ne réside pas dans les propos de M. Maher, mais plutôt à la carte électorale dont nous héritons à la suite de la commission qu’il a coprésidée. Comment M. Maher peut-il expliquer à la communauté de Memramcook que la représentation effective des communautés linguistiques a été respectée en l’envoyant dans une circonscription avec Sackville? Comment peut-il prétendre, en gardant son sérieux, que la communauté d’intérêts de Memramcook a été considérée dans le redécoupage de cette circonscription?

Les commissaires s’attendent-ils à ce que la population de Saint-Isidore, pour ne nommer que celle-là, les croirait s’ils affirmaient avoir tenu compte de sa communauté d’intérêts quand ils l’expédient dans une circonscription partagée avec Bathurst plutôt que Tracadie-Sheila?

Dans son rapport «final modifié», la commission rapporte 23 oppositions documentées en bonne et due forme. De ces 23 oppositions, la commission en a rejeté 20. De l’avis de la commission, sauf pour les trois changements mineurs qu’elle a acceptés, aucune des oppositions ne méritait d’être retenue. Aucune ne représentait des circonstances extraordinaires, soit dans la perspective de la représentation effective ou de la communauté d’intérêts. Aucune. Les demandes de Memramcook, Saint-Isidore, Dundee ou Beresford ont toutes été traitées comme si elles étaient des demandes farfelues, n’ayant que comme motif la résistance au changement.

Il ne faut donc pas s’étonner si la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick envisage d’avoir recours aux tribunaux et de soumettre à leur examen les décisions de la Commission de délimitation des circonscriptions électorales et de la représentation. Étant donné que plusieurs de ses membres ont été déboutés par la commission, il ne faudrait pas non plus s’étonner que l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick se joigne à la SANB pour faire valoir les principes de la représentation effective et de la communauté d’intérêts. Quand on lit le rapport de la commission, on voit bien qu’elle n’a même pas eu la décence de justifier ses décisions. Elle se contente d’écrire: «La commission ne considère pas que le recours à la disposition sur les “circonstances extraordinaires” de la loi soit justifié en l’occurrence.»

Quoi qu’en dise M. Maher, et c’était notre jugement sur le premier rapport de la commission, les commissaires se sont contentés de faire leur devoir d’arithmétique, et ils ont affiché toute leur fierté de l’avoir «réussi» parce que aucune circonscription ne dépasse le quotient électoral. M. Maher peut prétendre qu’ils ont tenu compte de la langue et de la culture, mais le résultat de leur travail contredit cette prétention.

L’ironie est flagrante dans cette histoire qui oppose un journaliste et le coprésident de la commission. C’est vrai, le journaliste a mal cité le coprésident de la commission. Par contre, le journaliste a décrit avec justesse le résultat du travail de la commission: un exercice d’alignement de chiffres, sans autre considération.