L’héritage du commissaire

Michel Carrier tire sa révérence comme commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick. Il est le seul commissaire que nous ayons connu, le poste ayant été créé après le processus de révision de la Loi sur les langues officielles en 2002.

En lisant ses rapports annuels d’une année à l’autre, il nous semble bien que leur ton a changé au cours des ans. Le ton conciliant, trop conciliant avions-nous jugé en 2005, du commissaire Carrier a graduellement été assaisonné en dose de plus en plus forte d’exaspération. Et pour cause. Prenons par exemple le dossier de la langue de travail des fonctionnaires.

En janvier 2006, le commissaire publiait son deuxième rapport annuel (pour l’année 2004-2005). Tout en notant au passage que le gouvernement avait émis des directives quant à son engagement pour la langue de service, M. Carrier déplorait le fait qu’aucune directive gouvernementale n’avait été élaborée pour encadrer et promouvoir le choix de la langue de travail dans la fonction publique du Nouveau-Brunswick. Dans une démarche vers l’égalité de statut et de fait des deux langues officielles de la province, il devrait être clair que la fonction publique du Nouveau-Brunswick offre la possibilité de faire carrière dans la langue de son choix. Normal et logique, direz-vous, et pourtant il a fallu attendre jusqu’en 2009 pour qu’une directive relativement claire soit émise en matière de la langue de travail. Dans son ultime rapport annuel, Michel Carrier estime que la directive de 2009 a constitué un pas énorme dans le dossier de la langue de travail, mais il souligne que cette directive, à elle seule, n’assure pas l’emploi systématique de la langue de travail de son choix. Il faut aussi une culture du milieu de travail qui favorise et qui crée les conditions propices à l’emploi de la langue de travail de son choix.

Plusieurs éléments du dernier rapport de Michel Carrier comme commissaire aux langues officielles illustrent clairement que nous sommes encore loin de cette culture de travail qui devrait être étayée par une conviction inébranlable des cadres et par l’application de directives claires quant à l’usage de la langue. Le fait le plus marquant qui traduit bien l’esprit de la langue dominante dans la fonction publique du gouvernement du Nouveau-Brunswick: 88 % des mots traduits par le Bureau de traduction du Nouveau-Brunswick le sont vers le français. Généralement parlant, neuf fois sur dix, les documents officiels du gouvernement du Nouveau-Brunswick sont rédigés en anglais puis traduits en français pour être rendus publics. Prétendre que les deux langues officielles ont un statut égalitaire dans la fonction publique du Nouveau-Brunswick, c’est refuser de voir la réalité en face, une réalité bien documentée, notamment par le bureau du commissaire aux langues officielles.

Dans son dernier message comme commissaire aux langues officielles, Michel Carrier écrit qu’on note dans l’appareil gouvernemental du Nouveau-Brunswick une «réticence, voire (une) gêne» par rapport au bilinguisme officiel. «Pareille attitude est non seulement déplorable, elle empêche des progrès réels», juge Michel Carrier. Nous ne saurions mieux le dire.

Au début de son premier mandat, soucieux de créer un climat de bonne entente, Michel Carrier employait un vocabulaire emprunt d’optimisme et de bonne volonté. Mais à force de constater, année après année, le manque d’empressement et l’absence d’enthousiasme de l’appareil gouvernemental face au bilinguisme officiel, le ton s’est raffermi. D’une invitation cordiale à réaliser le projet de société que représente l’égalité des communautés linguistiques du Nouveau-Brunswick, le commissaire a dû passer à un mode un peu plus direct: le rappel continuel des obligations légales de l’appareil gouvernemental en matière de langues officielles.

Le Nouveau-Brunswick doit une fière chandelle à Michel Carrier. Avocat de formation, doté d’un sens aigu de l’analyse et d’une patience d’ange, M. Carrier s’est acquis le respect bien mérité des deux communautés linguistiques de la province. Michel Carrier a bien tracé la voie à suivre pour que se poursuive la marche vers l’égalité des communautés linguistiques du Nouveau-Brunswick. Il ne reste qu’au gouvernement la tâche de recruter une personne susceptible de reconnaître cette voie et de la suivre.