Un gouvernement anglophone

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick est un gouvernement anglophone. Il comprend des francophones, tant dans sa fonction publique qu’au sein du Cabinet. Il traduit ses communications et ses rapports importants dans les deux langues, mais il pense et fonctionne en anglais. Et ça ne changera pas de sitôt.

L’ultime rapport du commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Michel Carrier, laisse peu de place à l’interprétation. C’est un mythe que de penser que les deux langues officielles ont un statut égal au sein du gouvernement provincial. Une statistique résume bien la situation qui prévaut: 88 % des mots traduits par le Bureau de traduction du Nouveau-Brunswick le sont de l’anglais vers le français. Presque tout est d’abord pensé, énoncé et rédigé en anglais dans la capitale provinciale. On traduit ensuite pour la minorité acadienne, et voilà. Vive le bilinguisme!

Pour modifier la situation actuelle, il faudrait un très grand coup de barre, ce qui est seulement possible quand un gouvernement décide de faire d’un tel dossier sa priorité. Nous sommes loin de ce jour. L’anglais est tout puissant à Fredericton, et nulle part cela n’est plus évident et visible qu’à l’Assemblée nationale, où nos élus s’affrontent chaque jour lors de la période des questions.

Le 12 juin (mercredi), les députés et ministres ont fait 41 interventions à la législature. Du nombre, 39 l’ont été dans la langue de Shakespeare. Vous avez bien lu. Le français n’a été utilisé qu’à deux reprises.

David Alward, premier ministre de tous les Néo-Brunswickois (y compris les francophones) et à la tête d’une province officiellement bilingue, a pris la parole à sept reprises, chaque fois en anglais. Le chef de l’opposition, Brian Gallant – un Acadien élu dans une circonscription à majorité francophone -, est intervenu à 10 reprises, seulement en anglais.

De toute la période des questions, pas un seul membre du gouvernement n’a répondu aux questions dans la langue de Molière ce jour-là. Ce n’était guère mieux du côté de l’opposition libérale, qui compte pourtant une majorité de députés dans des circonscriptions acadiennes: 21 interventions, dont 19 en anglais. Le député de Dalhousie-Restigouche-Est, Donald Arseneault (trois questions, toutes en anglais), et celui de Nigadoo-Chaleur, Roland Haché (une intervention en français sur quatre), ont suivi la parade. Denis Landry (Centre-Péninsule) a posé une seule question, mais à son crédit, il l’a fait dans la langue des Acadiens.

Certaines périodes des questions sont plus bilingues que d’autres. Mais en général, les députés anglophones font très peu d’efforts pour discourir en français. La plupart des députés acadiens se sentent au contraire obligés de poser leurs questions en anglais, avec pour résultat que le français est devenu une langue étrangère, presque folklorique, dans l’auguste enceinte.

Si à peu près personne n’ose parler régulièrement en français à l’Assemblée législative, comment peut-on espérer qu’un simple fonctionnaire acadien puisse travailler dans sa langue maternelle à Fredericton? Disons que ses chances de gagner à la loterie sont infiniment meilleures.

Le commissaire aux langues officielles Carrier, qui tirera bientôt sa révérence, a recommandé que la nouvelle mouture de la Loi sur les langues officielles du N.-B. contienne une clause affirmant le droit des fonctionnaires de travailler dans la langue de leur choix. Cette recommandation, qui fait l’unanimité au sein de la communauté acadienne et qui est appuyée par l’Acadie Nouvelle, a été rejetée, tant par le gouvernement que par l’opposition.

En ce sens, les députés actuels sont les héritiers de la vision du premier ministre libéral Frank McKenna (1987-1997), qui a déjà affirmé que la langue est un facteur de division au Nouveau-Brunswick. À l’époque, un profil linguistique de tous les ministères était dévoilé chaque année afin de noter la progression du français. M. McKenna avait mis fin à la pratique, au début des années 1990.

Le français et l’anglais n’ont pas un statut égal à Fredericton. Nous sommes d’accord avec l’analyse du juriste Michel Doucet et celle de la nouvelle présidente de la Société de l’Acadie du N.-B., Jeanne d’Arc Gaudet: la situation est triste, honteuse et alarmante.

À quand un chef politique qui se donnera pour mission de rendre le gouvernement véritablement bilingue? Si on se fie à la situation actuelle à l’Assemblée législative, cette personne n’a pas encore été élue.