Une question de bon sens

Mardi, la firme Corporate Research Associates (CRA) dévoilait les résultats d’un sondage d’opinion publique effectué en Atlantique à propos de la réforme de l’assurance-emploi du gouvernement fédéral. Les résultats ne sont pas surprenants, et pour le gouvernement Harper fort probablement décevants.

Les résultats ne sont pas surprenants parce qu’en Atlantique, sauf pour les plus grands centres urbains, le cycle saisonnier du travail caractérise une bonne partie de l’activité économique des quatre provinces. Quand les premiers ministres de l’Île-du-Prince-Édouard et de la Nouvelle-Écosse ont réagi à l’annonce de la réforme par la ministre Diane Finley, ils n’avaient pas à attendre les résultats d’un sondage pour savoir qu’ils exprimaient le point de vue de la très large majorité de leurs citoyens en s’y opposant.

Comme il fallait s’y attendre, le sondage démontre qu’une forte majorité s’oppose à la directive voulant que les chômeurs saisonniers à répétition doivent accepter un travail pour un salaire jusqu’à 30 % inférieur à leur salaire habituel. Pas étonnant que cette directive rencontre une telle opposition populaire. C’est sans aucun doute, parmi toutes les directives de la «réforme», à la fois la plus mesquine et la plus incompréhensible: forcer des gens ayant déjà, pour la plupart, des revenus modestes à accepter de glisser vers une plus grande pauvreté.

Les contribuables de l’Atlantique s’opposent aussi, dans une moindre mesure, à forcer les chômeurs répétitifs à accepter un travail loin de chez eux. On peut spéculer sur le fait que les contribuables qui vivent dans des régions urbaines sont plus favorables à cette mesure que ceux qui vivent en région vraiment rurale où non seulement les possibilités d’emplois en hiver sont pratiquement inexistantes même à une heure de distance, mais aussi où les dépenses de déplacement sont plus importantes, faute de transport en commun.

Une majorité de gens s’opposent à la directive exigeant que les bénéficiaires de prestations d’assurance-emploi acceptent un emploi dans un autre domaine que celui où ils travaillent habituellement. Il n’y a pas seulement une majorité des travailleurs qui s’y opposent, mais aussi plusieurs employeurs, des petites et moyennes entreprises, qui ont investi en temps et en frais de formation dans leur personnel pour satisfaire les exigences de leur production. Ce sont des conséquences fâcheuses à la réforme que ses auteurs n’avaient pas prévues, ou ont refusé de voir.

Avec la reprise des activités économiques, l’humeur à propos de la réforme s’est bien sûr calmée. Mais les gens ont beau être de retour au travail, ils n’ont pas oublié les dispositions de la réforme, comme en témoigne le sondage de CRA. Les entrevues ont été menées en mai. C’est le moment de l’année où tous les secteurs saisonniers, sauf le secteur touristique et ici le secteur d’entretien et de construction des routes, ont repris leur production ou leur service. C’est le moment de l’année où pratiquement tous les employés disponibles ont été rappelés au travail, comme en ont fait foi les rapports d’emplois pour cette période. Même au Nouveau-Brunswick, le nombre «d’emplois créés» augmente à ce temps-ci de l’année.

Si la grogne n’est plus apparente dans les rues et sur les routes des provinces de l’Atlantique, le sondage montre bien que les gens de l’Atlantique continuent de s’y opposer. Ce n’est certainement pas ce que souhaite le gouvernement Harper. Celui-ci est d’avis, selon les déclarations de ses porte-parole au cours de l’hiver dernier, qu’une fois que «les gens auront compris la réforme», ils l’accepteront mieux. Mais en fait, ce ne sont pas les gens qui ne comprennent pas la réforme, ce sont plutôt les artisans de cette réforme qui ne comprennent pas, mais pas du tout, son impact tant sur les travailleurs saisonniers que sur l’économie régionale des régions affectées. Avec les premières neiges et les premières demandes de prestations d’assurance-emploi reviendront les manifestations d’inquiétude des travailleurs saisonniers.