Payer ou marcher

C’est désormais devenu une sorte de tradition. Elle est attendue chaque année, un peu comme les déclarations de revenus au printemps. Elle nous met en rogne et nous force chaque fois à piger un peu plus dans nos poches. Et il semble qu’il n’y ait absolument rien que l’on puisse faire pour changer cela.

Cette «tradition», c’est évidemment la détestable habitude qu’ont les pétrolières d’augmenter artificiellement le prix de l’essence aussitôt le beau temps et les vacances arrivés. Le prix vient cette semaine d’augmenter de 0,05 $ à travers le Nouveau-Brunswick, pour s’établir à 1,32 $ le litre. D’autres hausses suivront.

Les pétrolières ne manquent jamais d’idées pour justifier de grimper les prix. Généralement, cela a à voir avec la situation politique au Moyen-Orient, où se trouve la majorité des pays producteurs de pétrole. Le printemps arabe menace la stabilité des dictatures locales? Préparez-vous à payer encore plus à la pompe. L’Iran menace de bloquer le passage aux navires pétroliers qui circulent près de son territoire? Allez hop, on augmente les prix un peu plus! Coup d’État militaire en Égype? Cela pourrait ou ne pourrait pas avoir d’impact sur la production. Qu’importe, les pétrolières sortent toujours gagnantes.

Ce n’est pas terminé. L’arrivée des premiers ouragans exercera aussi une pression à la hausse sur les prix. Bien sûr, le fait que cela aura lieu à peu près en même temps que le long week-end de la fête du Travail ne sera que pure coïncidence (notez le sarcasme).

Toutes ces excuses sont généralement de la foutaise. Les dirigeants des grandes entreprises pétrolières réagissent à un problème qui n’existe pas encore en haussant les prix, et bien sûr leurs profits. Un exemple parmi tant d’autres: les profits d’Exxon sont passés de 78,6 milliards $ en 2007 à 152,5 milliards en 2010, une hausse de 112 % en quatre ans. L’instabilité au Moyen-Orient est très payante.

Dans une analyse publiée durant les derniers jours, le journal La Presse comparaît la hausse annuelle du prix de l’essence à une sorte de taxe sur les vacances. Sauf que cette taxe n’est pas imposée par les gouvernements. Et au lieu d’être réinvestie dans nos infrastructures ou nos services, elle sert plutôt à engraisser les profits de l’oligarchie pétrolière.

Il faut cependant convenir que nous sommes tous un peu complices de cette situation. Aux dernières nouvelles, les petites voitures de type Toyota Yaris ou Honda Fit ne sont pas majoritaires sur les routes du Nouveau-Brunswick. Les voitures électriques (comme la Chevrolet Volt) ou hybrides sont encore l’exception dans la province. Et les quelques timides tentatives d’établir un service de transport en commun en dehors des trois grands centres (Moncton, Saint-Jean et Fredericton) se sont toutes soldées par un échec.

En termes plus clairs, nous aimons nos automobiles, et ce, même quand elles sont imposantes et très gourmandes en essence. Les grandes pétrolières ont compris cela depuis longtemps. Notre capacité de payer n’a pas encore atteint sa limite. Il est probable que le prix de l’essence dépassera un jour les 2 $ le litre. Nous nous insurgerons, mais nous continuerons d’acheter des camionnettes, des VUS et quantité d’autres voitures du genre.

De leur côté, les gouvernements semblent impuissants à agir. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a été le plus loin qu’il le pouvait en réglementant les prix. Grâce à cette décision du premier ministre Bernard Lord, le prix de l’essence est constamment plus bas au Nouveau-Brunswick que dans les provinces voisines. Terminée aussi l’époque où l’essence coûtait jusqu’à 0,10 $ le litre de plus dans le nord de la province, en raison de l’éloignement (une autre belle excuse bidon).

Ce sont plutôt les gouvernements nationaux qui ont le pouvoir de légiférer sur les prix et les profits exorbitants des rois du pétrole. Mais ne comptez pas sur eux. Entre les intérêts des pays du Moyen-Orient et ceux des États-Unis et du Canada, il n’y a pas beaucoup de place pour de la sympathie envers les automobilistes. Au contraire, nos gouvernements protègent jalousement les pétrolières, leur offrent des incitatifs fiscaux pour qu’elles continuent d’investir au pays et génèrent encore plus d’argent.

Et nous, pauvres automobilistes, n’avons qu’à payer. Ou à marcher.