Le Pays des Sagouines

Le Pays de la Sagouine veut préparer une relève pour Viola Léger, la comédienne qui tient depuis toujours le rôle emblématique de l’endroit. Et, pour y arriver, une compétition avec juges et public sera organisée afin de trouver une et peut-être jusqu’à trois nouvelles Sagouines. Une nouvelle qui a eu l’effet d’une bombe.

Plusieurs voient comme un manque de respect envers la grande dame du théâtre acadien de penser à voix haute à sa succession. Elle est devenue en Acadie un monument vivant d’une telle importance que personne n’osait se demander ce qui arrivera le jour de sa retraite.

Viola Léger a joué le rôle de la Sagouine pour la première fois il y a 43 ans. Aujourd’hui âgée de 83 ans, elle tient encore le fort. Êtes-vous allé au Pays de la Sagouine dernièrement? Si oui, vous ne douterez pas une seconde qu’elle a encore l’énergie et la force pour offrir sur scène des performances qui forcent l’admiration.

Évidemment, le Pays de la Sagouine est beaucoup plus que l’affaire d’une seule personne. L’Île-aux-Puces regorge de comédiens et de figurants de talent qui jouent des personnages plus colorés les uns que les autres. La Sagouine reste cependant l’attraction incontournable. Quand Viola Léger monte sur scène pour livrer un monologue, le temps s’arrête et tout le monde écoute. Une fois que Mme Léger a terminé, elle est ovationnée, puis entourée de visiteurs qui veulent lui parler, obtenir son autographe ou se faire prendre en photo avec elle. Elle se prête à l’exercice avec générosité.

Mais voilà, Mme Léger vieillit, comme nous tous. Elle ne fait plus de tournées et n’est présente sur le site du Pays que deux jours sur sept. Avec les années qui passent, la question se pose toujours un peu plus, en sourdine: que fera le Pays de la Sagouine sans sa Sagouine?

L’Acadie Nouvelle avait abordé le sujet avec Mme Léger en mai 2012. Elle nous avait confié ne pas vouloir mourir avec son personnage, mais n’être pas encore prête pour la retraite. «Le souffle de la Sagouine raccourcit. C’est un rôle très physique. C’est sûr que c’est plus difficile de la jouer aujourd’hui. Je prends mon temps. Tant que j’aurai la santé, je continuerai de jouer», avait-elle déclaré au journaliste Martin Roy.

La nouvelle de cette semaine laisse peu de gens indifférents en Acadie. La création d’un concours, d’une sorte de Sagouine Académie, fait sourciller et surtout nous force à nous interroger sur l’avenir. Le Pays de la Sagouine devrait-il attendre le départ de Viola Léger pour préparer la relève? Devrait-il même y avoir une relève? La Sagouine est-elle trop liée à Mme Léger pour envisager qu’elle porte un jour un autre visage?

La direction du Pays de la Sagouine a fait son lit, mais elle marche clairement sur des oeufs. Le souvenir du fiasco de relations publiques qu’a été le remplacement d’Abbé Lanteigne en tant que chef d’antenne au Téléjournal Acadie n’est sans doute pas loin dans les esprits. Dans toutes les entrevues accordées, on porte des gants blancs, on explique que personne ne veut pousser Viola Léger vers la retraite, qu’elle ne sera pas remplacée, qu’elle aura toujours priorité pour les dates où elle voudra bien travailler, etc.

En effet, si on se fie aux médias sociaux, la population s’inquiète moins de la succession de Mme Léger que ce que celle-ci ressent par rapport cela. La comédienne jouit d’un capital de sympathie immense.

Cela dit, et en faisant abstraction du cirque que risque de devenir la com­pétition visant à couronner de nouvelles Sagouines, l’idée d’avoir jusqu’à trois comédiennes remplaçantes n’est pas vilaine. Elle est préférable à celle de pointer tous les projecteurs sur une seule comédienne, présentée comme étant «LA» nouvelle Sagouine, et qui souffrirait inévitablement de la comparaison avec l’originale.

La direction du parc provincial a fait un choix artistique, mais aussi économique, en préparant une relève qui permettra d’avoir une Sagouine chaque jour sur l’Île-aux-Puces, en tournée, dans les soupers théâtres, etc. Est-il trop tôt pour tourner la page? Est-ce que cela se fait de la bonne façon? Il n’y a pas de réponses faciles.

Viola Léger restera pour toujours la Sagouine, dans nos coeurs et nos mémoires, bien après qu’elle aura cessé de fouler les planches de théâtre. Pour tout un peuple, elle «est» la Sagouine. Le personnage porte ses traits, sa voix, ses gestes, ses tics et son image.

Peut-on la remplacer? Le défi sera très difficile à relever. Ce n’est pas impossible. La décision n’appartient toutefois pas au Pays de la Sagouine, mais à son public qui aura le dernier mot.