Surfer sur la vague

Qui eût cru qu’il serait possible un jour de surfer sur le mascaret de la rivière Petitcodiac? Des choses étonnantes surviennent lorsqu’on laisse la nature reprendre ses droits.

En avril 2010, après des dizaines d’années de débats, une centaine d’études et d’importants travaux de consolidation, le gouvernement a donné le feu vert à l’ouverture des vannes du pont-jetée, dans le but de restaurer la rivière.

Il y avait beaucoup d’opposants, regroupés dans l’Association de préservation du lac Petitcodiac à Riverview, et bien des sceptiques. Après tout, le pont-jetée fait partie du paysage depuis 1968. Des citoyens en sont venus à croire qu’il n’y avait rien de mal à étrangler un cours d’eau et que le paysage ainsi créé était là pour rester. Les riverains craignaient une baisse de la valeur de leur propriété en raison de l’érosion et les pêcheurs en amont redoutaient que la boue des alentours se retrouve dans leur zone de pêche. En fait, depuis plus de 40 ans, toutes les raisons étaient bonnes pour empêcher la restauration de la rivière Chocolat.

Mais d’irréductibles sentinelles n’ont jamais lâché prise et ont réussi à faire bouger les gouvernements. Aujourd’hui, ces entêtés peuvent s’enorgueillir d’avoir permis à la Petitcodiac de reprendre vie et de redevenir une attraction de premier plan dans la région.

Il faut aussi saluer l’engagement – bien que tardif – des élus municipaux. Leur récente décision de stopper l’enrochement des berges malgré les risques financiers liés à l’érosion démontre qu’ils croient réellement dans l’importance de permettre à la rivière de retrouver son état naturel.

Plusieurs indices démontrent que cela porte ses fruits: l’élargissement du chenal, le retour de certaines espèces de poissons et les supermascarets des derniers jours, entre autres. L’arrivée de surfeurs provenant de la France et des États-Unis, qui se laissent porter par la déferlante, étonne. C’est la preuve que la rivière a bel et bien repris de la vigueur. Et voilà que les environnementalistes et les dirigeants de la Ville se mettent à rêver aux occasions qui se présentent.

La possibilité de tenir un «festivase» annuel, mettant en vedette le mascaret et la boue, a été évoquée. C’est une idée originale. Un événement du genre permettrait à la population de se réapproprier encore plus sa rivière. Aussi, les touristes sont friands d’écotourisme et recherchent de plus en plus des attractions qui détonnent et qui promettent des sensations fortes. On pourrait aussi y tenir des compétitions sportives et inviter les surfeurs de la planète à venir s’exercer dans des eaux aux couleurs de lait au chocolat. Bien sûr, avant toute chose, il faudra aménager un accès sécuritaire à la rivière.

Mais toute cette effervescence ne doit pas faire oublier qu’il reste encore beaucoup à faire pour restaurer complètement la rivière. Il faudra, notamment, remplacer le pont-jetée par un pont partiel et améliorer l’usine de traitement des eaux usées, une source de pollution importante. Chacun de ces projets nécessite des investissements de plusieurs millions de dollars. Les gouvernements sont à l’écoute, mais ne se sont pas encore engagés financièrement. Il n’y a pas de consensus régional quant au projet qui devrait être réalisé en premier. Les conseils municipaux de Moncton et de Dieppe ont réclamé une aide «pressante» pour un pont partiel, tandis que celui de Riverview a fait la même chose pour l’usine de traitement des eaux usées. Le député de Moncton-Riverview-Dieppe, Robert Goguen, qui rappelle que les coffres du gouvernement ne débordent pas, favorise aussi la restauration de l’usine de traitement puisque cela aura un impact immédiat sur la qualité de l’eau de la rivière.

Puisque tout le monde s’entend sur la nécessité de réaliser ces deux projets, il faut esquiver les conflits inutiles et stériles. Il faut à tout prix éviter de tomber dans le cercle vicieux qui a empêché pendant plus de 40 ans l’ouverture des vannes du pont-jetée. Ce scénario ne doit pas se répéter.

Nous croyons qu’il est raisonnable – et logique – d’améliorer le traitement des eaux usées avant de procéder à la construction d’un nouveau pont. D’autant plus que des règles adoptées par Ottawa en 2009 soumettront les usines de traitement du pays à de nouvelles exigences d’ici 2020. Il faut mettre les efforts sur ce dossier pour le moment.

Quand tous les intervenants parleront d’une même voix, les gouvernements seront moins enclins à faire la sourde oreille.