Entre mirage et réalité

C’était pratiquement incontournable, les promoteurs du projet Oléoduc Énergie Est n’ont pu s’empêcher de se vanter que l’oléoduc représente un mode de transport du pétrole beaucoup plus sécuritaire que le train. C’est un point de vue qu’on peut difficilement contester, surtout après la tragédie humaine de Lac-Mégantic. C’est un argument qui ajoute une carte au jeu des promoteurs de l’oléoduc.

Depuis quelques mois, ici au Nouveau-Brunswick, nous avons eu droit à une parade de personnalités du monde politique et de celui des finances pour nous vanter les mérites du projet d’oléoduc qui apporterait du pétrole jusqu’à la raffinerie de Saint-Jean, remplaçant ainsi la nécessité de faire appel à une société ferroviaire comme Montreal Maine & Atlantic Railways (MMA). Les gens du monde politique nous ont dit que ce projet créerait des milliers d’emplois. L’ex-premier ministre Frank McKenna a déclaré à Saint-Jean que les retombées économiques de ce projet s’établissaient possiblement à sept milliards de dollars. Quant à la compagnie TransCanada Pipeline, qui prépare le projet Oléoduc Énergie Est, elle est plutôt discrète sur les retombées économiques de l’oléoduc. Pour le moment, TransCanada Pipeline se limite à décrire le projet et à en exposer l’utilité et les avantages. Elle n’a pas encore dévoilé le coût du projet. C’est normal, le projet est actuellement au stade de la préparation initiale. Les appels d’offres qui ont été lancés en avril ne couvraient que des aspects très généraux du projet. Nous ne sommes pas à la veille de voir l’oléoduc arriver à Saint-Jean.

La société pipelinière est toutefois beaucoup plus explicite quand elle décrit un autre projet de pipeline qui a retenu et qui retient toujours beaucoup d’attention des médias et de l’opinion publique: le pipeline Keystone XL qui apporterait du pétrole canadien de l’Alberta vers le sud des États-Unis. Dans le cas de cet oléoduc, TransCanada est prête à procéder à la construction du tronçon aux États-Unis. Elle doit cependant obtenir l’autorisation de l’administration Obama. L’an dernier, malgré les pressions et les nombreuses démarches du gouvernement Harper pour que Washington approuve la construction de l’oléoduc, le président américain avait annoncé qu’il ne prendrait pas de décision avant les élections présidentielles.

Pour tenter d’exercer une pression sur l’administration Obama, TransCanada vante, partout où elle le croit pertinent, les mérites de la construction de cet oléoduc. Selon la société pipelinière, la construction de ce pipeline d’un peu plus de cinq milliards de dollars commandera l’emploi de neuf mille travailleurs qualifiés américains, et demandera l’apport de sept mille travailleurs additionnels employés par les fournisseurs des matériaux prévus pour le pipeline. TransCanada affirme sur son site web que la construction du pipeline Keystone XL est le plus grand chantier d’infrastructure aux États-Unis, s’étendant sur un peu plus de 1600 kilomètres.

Le président Obama ne conteste pas le coût total du projet. Toutefois, l’évaluation qu’il a faite de la création réelle d’emplois à court et à long terme diffère énormément des prétentions de TransCanada Pipeline. Le président américain, dans une entrevue accordée en fin de semaine dernière au New York Times, a dit qu’au plus deux mille emplois allaient être créés pour un an, peut-être deux. Une fois l’oléoduc en exploitation, il s’agit de cinquante à cent emplois, tout au plus.

Dans la promotion des retombées économiques de son oléoduc, TransCanada ne ment pas. Elle ne fait que résumer les résultats d’une évaluation du projet. Elle omet cependant d’expliquer comment elle arrive à ces chiffres. Ainsi, si une personne travaille une semaine sur le projet, cette personne fait partie «du nombre d’emplois créés». TransCanada Pipeline calcule aussi le nombre d’heures que ses fournisseurs devront fournir pour l’approvisionner en matériaux prévus pour la construction, et elle attribue cela comme une création d’emplois. Mais ces fournisseurs étaient en exploitation avant le projet de Keystone XL et ils ne fermeront pas leurs portes si TransCanada ne construit pas le pipeline.

Les mêmes méthodes de calcul s’appliquent pour le pipeline Énergie Est. On nous citera des chiffres impressionnants, qui ne sont pas faux, mais qui omettent de préciser certains aspects. Des milliers d’emplois créés au Nouveau-Brunswick? Peut-être. Mais demandez aux porteurs de bonnes nouvelles plus de précisions: combien de temps dureront ces emplois: une semaine, un mois ou une année?