Le pétrole de l’espoir

TransCanada a signé suffisamment de contrats pour construire un oléoduc de 12 milliards $ qui pourra transporter le pétrole de l’Alberta vers la raffinerie Irving Oil de Saint-Jean. Tant du côté de la classe politique que du secteur économique, c’est Noël avant l’heure.

Les superlatifs étaient nombreux jeudi, tant à Saint-Jean qu’au siège social de TransCanada, à Calgary. Le mot historique a été utilisé à toutes les sauces. L’oléoduc est présenté comme un grand projet unificateur entre l’est et l’ouest du Canada, un peu comme l’a été la voie ferrée au début de la Confédération. Au Nouveau-Brunswick, le premier ministre David Alward annonce que ce projet changera le cours de l’histoire de la province et parle d’une «occasion sans précédent». Ces réactions sont dans la même veine que celle de l’ex-premier ministre libéral Frank McKenna, qui a affirmé en début d’année que l’oléoduc amènera des redevances de 7 milliards $ au N.-B.

Nous sommes à des années-lumière de la Colombie-Britannique, où la première ministre Christy Clark mène une lutte farouche contre un autre projet d’oléoduc albertain qui, selon elle, amènera plus de profits en Alberta et tous les risques dans sa province.

Cela s’explique par la situation économique du Nouveau-Brunswick, laquelle est de plus en plus désespérée, avec une dette provinciale qui n’en finit plus de grandir. Les lecteurs avisés ont aussi remarqué que le même jour de l’annonce, un rapport du Conseil économique des provinces de l’Atlantique a révélé que les déboires de la province, son haut taux de chômage et la baisse des mises en chantier font désormais de nous l’endroit où l’économie est «la plus faible» de tout l’Atlantique.

Dans ces circonstances, facile de comprendre pourquoi le premier ministre Alward, qui devra justifier en campagne électorale, dans un peu plus d’un an, un bilan économique catastrophique, défend avec autant de vigueur le mégaprojet pétrolier.

Heureusement, l’annonce de jeudi est venue avec une surprise, et elle est de taille. Un nouveau terminal marin de 300 millions $ sera construit à Saint-Jean afin de permettre d’exporter ce pétrole qui doit couler à flot jusqu’ici. Pour la première fois, on nous présente des retombées économiques concrètes (une cinquantaine d’emplois), à long terme, et qui iront au-delà de la construction d’un tuyau le long de nos communautés.

Cela démontre aussi à quel point on parle de gros sous dans ce dossier. Si Irving Oil veut investir autant de millions de dollars dans le projet, c’est parce que l’entreprise prévoit dégager de l’opération des profits faramineux.

L’autre bonne nouvelle se retrouve du côté de l’approvisionnement. Le Nouveau-Brunswick achète son pétrole à fort prix de pays africains et du Moyen-Orient. Non seulement le pétrole extrait des gaz bitumineux de l’Alberta est moins cher, mais ce ne sera pas mauvais d’avoir une nouvelle source d’approvisionnement à l’intérieur même du Canada. Les Néo-Brunswickois ont appris à la dure avec le Venezuela (qui a coupé avec un court préavis ses livraisons en carburant orimulsion, il y a quelques années) le danger de faire des affaires avec des pays instables.

Il est toutefois peu probable que le mégaprojet Oléoduc Énergie Est fasse diminuer le prix de l’essence de façon significative. Le pétrole de l’Alberta est moins cher en raison du manque de marchés d’exportation, une situation appelée à changer. Les profits iront dans les poches de TransCanada et d’Irving Oil, pas dans celles des automobilistes.

Cela dit, rien n’a encore été approuvé. L’Office national de l’énergie doit d’abord donner son feu vert (bien que cela semble une formalité). Le diable est aussi dans les détails. On ignore à combien s’élèveront les redevances pour le gouvernement du N.-B., si même il y en aura. Et quels sont les risques pour toutes les communautés qui se retrouveront bientôt avec un oléoduc dans leur cour arrière? Le nombre d’incidents et de fuites est à la hausse au Canada, tel que révélé dans l’Acadie Nouvelle…

Les enjeux sont majeurs pour l’Alberta, le Nouveau-Brunswick, Irving Oil et pour des dizaines de villes et villages de l’ouest de la province. Le pétrole de l’Ouest est porteur d’espoir, mais personne ne voudra sacrifier sa qualité de vie pour permettre à quelques grosses compagnies d’engraisser ses profits. Tout le monde devra y trouver son compte, avec des avantages tangibles et des risques minimes.