La nécessité du train

Après les tragédies de Lac-Mégantic au Québec, de Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne et du déraillement en France, les chemins de fer occupent une place inhabituelle dans l’opinion publique. À la mention de chemin de fer, on y associe maintenant les notions de danger, de tragédie et de mort. Et pourtant, on ne peut en nier l’utilité et, dans le contexte du développement économique d’une région, sa nécessité. C’est le cas pour le nord-est du Nouveau-Brunswick. L’aurions-nous oublié?

La Chambre de commerce de Miramichi ne l’a pas oublié. Cette semaine, le président de cet organisme, Wayne Bushey rappelait qu’une fois la voie ferrée fermée, elle ne rouvrira plus. De son côté, le maire de Campbellton, Bruce MacIntosh, a réitéré sa confiance quant aux résultats qu’apporteront les efforts déployés par les maires pour maintenir la voie ferrée entre Moncton et Bathurst. Mais de son côté, le CN continue de marteler que le tronçon est déficitaire et qu’il n’a pas les moyens de l’entretenir. Tout est une question de perspective.

En fait, c’est une question de volonté. S’il est peut-être vrai que le tronçon entre Bathurst et Moncton n’est pas profitable pour le CN surtout depuis que la mine a cessé ses activités, la société ferroviaire n’est pas au bout de ses ressources financières. Non seulement sa viabilité n’est pas menacée, sa rentabilité est vigoureuse. Il y a deux semaines, un bref communiqué du CN annonçait que le 9 septembre il verserait à ses actionnaires 43 cents par action. Dans le dernier rapport annuel disponible en ligne, celui de 2012 pour la période d’exploitation se terminant à la fin de 2011, le CN a rapporté un revenu net de deux milliards et demi de dollars. C’est 600 millions de plus que ce que la société ferroviaire rapportait deux ans plus tôt, en 2009, et 350 millions de plus que l’année précédente, en 2010. Malgré de tels résultats, le CN aurait entamé les procédures pour cesser d’exploiter le tronçon.

Ironiquement, le CN consacre sur son site web une section sur son engagement communautaire. En surimpression sur une photo où apparaissent cinq enfants coiffés d’une casquette de cheminot du CN, la société ferroviaire affirme qu’elle est engagée à «favoriser l’établissement de communautés fortes et sécuritaires». Le CN se vante de son «incidence sur le développement économique, et à l’échelle locale, par (ses) programmes d’investissements communautaires et par les nombreuses initiatives de sécurité» qu’elle appuie. Si on se fie au discours que le CN tient depuis que son intention d’abandonner le tronçon Bathurst-Moncton est de notoriété publique, son engagement communautaire est conditionnel à la rentabilité des communautés desservies. Si une région n’est pas rentable, comme le nord-est du Nouveau-Brunswick, «tough luck!»

Entendons-nous bien. Si le CN avait à cœur le sort des communautés, comme il le prétend, il investirait les 50 millions $ nécessaires à la réfection du tronçon Moncton-Bathurst. Il dispose des ressources financières pour le réaliser. Cet investissement ne compromettrait d’aucune façon sa viabilité à court, à moyen ou à long terme. Étant une expertise en matière de transport ferroviaire, il nous semble que personne n’est mieux placé que le CN pour trouver les moyens de rentabiliser son investissement, un investissement relativement modeste, considérant les ressources de la société. La société ferroviaire n’a pas encore démontré, du moins publiquement, une intention d’étudier sérieusement les possibilités de développement de ce tronçon. Et elle n’a certainement pas manifesté d’empathie pour ses clients actuels, des entreprises de la Miramichi, de la région Chaleur ou du Restigouche.

Si nous évoquons la possibilité que nous ayons oublié l’importance de ce dossier pour le nord de la province, c’est que les autorités politiques ont omis, depuis un certain temps, de nous rassurer sur le résultat des négociations avec le CN. Ces négociations sont-elles rompues? Les 50 millions vont-ils venir strictement de fonds publics ou le gouvernement Alward a-t-il pu convaincre le CN d’être à la hauteur de ses prétentions en termes d’implication communautaire? Il serait temps qu’on nous fournisse une mise à jour.