Le serpent de Campbellton

Un magnifique mouvement de solidarité est survenu à Campbell­ton, mercredi soir, quand jusqu’à 2000 personnes se sont réunies à la Place du Saumon afin de participer à une vigile à la mémoire de Connor et Noah Barthe, les deux enfants tués par un python au début de la semaine. Pendant un moment, l’horreur a été mise de côté, quelque chose dont nous avions tous bien besoin.

Tous les Néo-Brunswickois ont eu droit depuis le début de la semaine à un cours accéléré sur le python de Seba, responsable de la mort de deux enfants qui ont eu le malheur de passer une nuit dans un appartement à Campbellton. Tous savent qu’il s’agit d’un grand serpent (le plus grand du continent africain, en fait), qu’il est vicieux et imprévisible, et qu’il ne devrait se retrouver nulle part comme animal de compagnie. Même dans un grand aquarium de vitre censé être sécuritaire, comme c’était le cas à Campbellton.

Dans ce dossier, l’horreur est aussi parsemée de colère. On en veut au propriétaire de Reptile Ocean, Jean-Claude Savoie, qui possédait le reptile. On en veut aux gouvernements qui n’ont pas su intervenir et faire disparaître l’animal avant que le drame ne survienne. Le tout est magnifié à la puissance 10 du fait que la nouvelle fait le tour du Canada, et même de la planète. Le python de Seba est devenu le python de Campbellton. Les médias, de l’Acadie Nouvelle au Globe and Mail, en passant par CNN, la BBC, le National Geographic… partout, la nouvelle est reprise avec détails, analyses et commentaires d’experts qui partagent leurs opinions sur les causes du drame. Difficile, dans ces circonstances, de faire son deuil. La vigile de mercredi était une première étape. Les funérailles de samedi en seront une autre.

Difficile aussi de faire la part des choses. Nombreux sont ceux qui attendent, voire exigent une action décisive des gouvernements, une superloi qui interdirait les gros serpents sur le territoire néo-brunswickois. C’est en oubliant qu’il existe déjà des lois, et que cet événement est dramatique, oui, mais surtout exceptionnel. C’est la première fois de l’histoire qu’un python tue des personnes au Canada. À titre comparatif, une à deux personnes, surtout des enfants, perdent la vie chaque année au pays après avoir été attaquées par un chien.

De plus, le dossier n’est pas simple du fait que le propriétaire du python n’est pas un type sans expérience qui a acheté l’animal sur le marché noir et sur un coup de tête. Selon des informations préliminaires, la SPCA de Moncton a hérité du reptile en 2002, sans doute d’un donateur anonyme qui a réalisé qu’il n’était pas capable de s’occuper de la gigantesque bête. La SPCA, qui gère surtout les chiens et les chats errants, a demandé l’aide d’Environnement Canada. C’est ce ministère fédéral qui aurait offert le python à M. Savoie, un connaisseur en matière de reptile qui semblait capable de s’en occuper et de le nourrir de façon sécuritaire.

Un ministère fédéral qui offre un python au propriétaire d’une animalerie, sous le nez du gouvernement provincial, sans que ce dernier n’en ait conscience. C’est sans compter que M. Savoie n’a pas agi en secret. Ils étaient nombreux à connaître l’existence de l’animal à Campbellton et à aller l’admirer. Un coup d’oeil sur la page Facebook de la famille éplorée révèle même des photos des enfants en train de nettoyer le vivarium, présumément celui où était normalement hébergé le python.

Les lois sont en place, mais les gouvernements ne prennent pas toujours les moyens de s’assurer qu’elles sont respectées. Cela rappelle un autre drame, survenu en 2011, quand un homme de Saint-Léonard est mort dans son enclos à chevreuils. Là aussi, il agissait techniquement dans l’illégalité. Après son décès (il aurait été attaqué par un chevreuil en captivité), le gouvernement a réagi en catastrophe en voulant mettre fin à ce type d’élevage. Fredericton a agi trop vite et tout croche, et a finalement dû reculer.

Il ne faut pas répéter la même erreur dans le cas du drame de la famille Barthe. Le gouvernement provincial a clairement été dépassé par l’ampleur de cette histoire. Qu’il prenne son temps pour comprendre de quelle façon les autorités fédérale et provinciale ont erré. Les lois sont-elles assez sévères? Ou est-ce une mauvaise application de celles-ci qui a mené au drame?

Alors que deux enfants s’apprêtent à être enterrés, il est de notre devoir de comprendre ce qui s’est passé, mais surtout pourquoi cela est arrivé. Et de s’assurer qu’un tel drame ne puisse survenir à nouveau, que ce soit avec un python, un crocodile ou tout autre animal exotique du genre.