Du respect et de l’imputabilité

Les informations dévoilées au dépôt du rapport de la firme comptable sur les dépenses de la sénatrice Pamela Wallin ont envahi les ondes. Bien sûr, à ce temps-ci de l’année, les journalistes qui couvrent les actualités politiques n’ont pas une foule d’évènements pour alimenter les journaux ou les bulletins de nouvelles, mais il reste que cette saga des dépenses de certains sénateurs porte ombrage à une institution démocratique fondamentale du pays.

Pour certains porte-parole du parti du premier ministre Harper, les écarts de conduite des sénateurs ne sont qu’une autre preuve que cette institution mérite d’être abolie. Ce serait trop facile d’avaler tout rond cet argument sorti de l’imagination d’on ne sait trop qui dans l’entourage du premier ministre. Malheureusement, aussi sot l’argument puisse-t-il être, il risque de piéger ceux qui ont une confiance aveugle à l’endroit de certains dirigeants politiques du pays.

Mis à part le fait qu’ils aient tous deux contrevenu aux règles administratives du Sénat à propos de l’admissibilité de dépenses remboursables, qu’ont en commun Pamela Wallin et Mike Duffy?
Les deux proviennent de petites localités. Les deux sénateurs ont fait leur marque en journalisme à la télévision pour les deux plus importants réseaux canadiens, CTV et CBC. Les deux étaient installés depuis longtemps en Ontario, elle à Toronto, lui à Ottawa. Et finalement, les deux sénateurs ont été nommés par le premier ministre Harper. Celui-ci et les bonzes de son parti, probablement, étaient très fiers d’avoir réussi à recruter de telles têtes d’affiche, bien connues et respectées du public. Les recrues allaient aider le Parti conservateur à conquérir de nouveaux horizons, une nouvelle clientèle.

Après l’histoire du chèque de 90 000 $ qu’aurait «donné» Nigel Wright, l’ex-chef de cabinet de Harper, à Mike Duffy, le bureau du premier ministre a fait des pieds et des mains pour se distancer de la polémique. Pourtant, Wallin et Duffy sont bel et bien des recrues du bureau du premier ministre.

Tant le sénateur Duffy que la sénatrice Wallin ont réclamé des frais de soutien d’une résidence à Ottawa. Mais ni l’un ni l’autre ne résidait dans la province qu’ils sont censés représenter. Ni l’un ni l’autre ne payait d’impôt à sa province d’origine, ni l’un ni l’autre ne détenait la carte d’assurance-maladie de la province qu’ils représentent au Sénat. En ce sens, ils n’étaient pas des résidants permanents de leur province natale. Comme vous le savez, les sénateurs sont censés vivre dans la province qu’ils représentent.

Le bureau du premier ministre ne peut prétendre qu’il ne savait pas. Et le bureau de M. Harper ne peut quand même pas prétendre qu’il «croyait» que Duffy et Wallin possédaient une résidence principale dans leur province natale, à moins de n’avoir pas effectué d’enquête, même sommaire, sur ces personnes à la veille d’accéder à l’une des institutions démocratiques les plus importantes du pays.

Il ne faudrait pas s’étonner, en fait, que le bureau du premier ministre était parfaitement au courant du statut de résidence tant de Mme Wallin que de M. Duffy. Après tout, ce ne serait pas la première fois que M. Harper et son entourage se croient dispensés des règles qui gouvernent nos institutions, y compris celles du processus électoral.

À moins d’être une république de bananes, on ne change pas d’institutions démocratiques, protégées par la Constitution, comme on change de chemise. C’est pratiquement, cependant, ce que demande le gouvernement Harper à la Cour suprême: comment peut-il réformer le Sénat sans passer par les procédures prévues par la Constitution? C’est la marque de commerce de M. Harper: concentrer le pouvoir à son bureau, et se débarrasser de tout ce qui nuit à l’établissement de sa vision du pays, même si celle-ci ne correspond qu’à celle d’une minorité, de plus en plus faible, de Canadiens. Certains diront que nous nous répétons. Nous n’aurions pas à le faire si M. Harper et ses conseillers faisaient preuve plus souvent de respect et d’imputabilité à l’endroit des institutions du pays.